N° 877 | du 20 mars 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 mars 2008

Ethnopsychanalyse : différences culturelles, approches complémentaires

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Psychanalyse

Entretien avec Patrick Fermi, psychologue clinicien, diplômé en ethnologie

La psychanalyse semble être depuis longtemps la référence des contenus de supervisions pour les équipes de travailleurs sociaux… Pourtant, les usagers des travailleurs sociaux sont souvent issus d’origines culturelles et cultuelles très variées… Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Cette question est très importante et mérite un développement. Sur le plan historique, plan qui se prolonge dans les orientations politiques actuelles, la France est fondamentalement assimilatrice. Ce n’est qu’une image, mais les processus qui régissent l’intégration sont centripètes. Au centre, une force d’attraction représentée par un homme universel, en partie dessiné par le siècle des Lumières. Cette pensée universaliste possède la vertu de reconnaître l’humain jusqu’au bout du monde et des classes sociales, mais souffre du défaut de considérer comme vérité ses conceptions du moment.

Cette contradiction et cette ambivalence expliquent que les idées de liberté et d’égalité ont simultanément cohabitées avec l’esclavage, les colonisations, les zoos humains et autres barbaries. Une formule pourrait résumer cela : je me reconnais dans n’importe quel autre mais à la condition qu’il me ressemble, parle ma langue, croit à mon dieu, etc. Du point de vue psychanalytique, un contre-investissement est nécessaire pour masquer cette ambivalence, aussi je concède à l’autre quelques qualités et singularités folkloriques ou exotiques. Sur un plan idéologique, la pensée française est traversée par l’évolutionnisme social : il existe une seule humanité mais sur l’échelle du progrès, nous n’en serions pas tous au même stade.

Cette idéologie évolutionniste est au musée des théories ethnologiques mais elle reste bien présente dans les représentations sociales communes. La formule qui la résume pourrait être celle-ci : « ils » sont comme nous étions autrefois. Cette idéologie est pernicieuse. Elle autorise la générosité en même temps que l’arrogance, le respect en même temps que l’ingérence. Ce point de vue ne se situe pas seulement au niveau collectif, il s’insinue aussi dans la psychologie de tout un chacun. La majorité des professionnels du social, de la santé, de l’éducation (et de la politique) adhère globalement à cette interprétation des différences culturelles. Si l’on change encore de point de vue et que l’on regarde du coté de l’enseignement, l’étude de la diversité culturelle et des phénomènes interculturels est très récente. Elle constitue encore une part négligeable des programmes de formation des acteurs sociaux.

Il y a pourtant une demande manifeste de ces derniers, demande qui se concrétise dans leur participation à des formations continues, à des diplômes d’université, à des interventions ponctuelles dans diverses institutions, etc.

En quoi l’ethnopsychanalyse pourrait-elle apporter un complément d’outils aux travailleurs sociaux, par rapport à la psychanalyse, en matière de supervision ?

Quelques remarques préalables sont nécessaires. D’abord, il faut noter que dans le cas le plus habituel, le psychanalyste et l’analysant partagent les mêmes dimensions culturelles. De ce fait, celles-ci sont implicitement prises en compte dans leurs relations et d’une certaine manière, un grand nombre de ces dimensions n’ont pas expressément besoin d’être analysées. Cette remarque ne se limite pas à la seule relation psychanalytique, elle vaut pour toutes les relations. Ensuite, il faut remarquer que les différences culturelles ne doivent pas faire oublier les différences socioculturelles à l’intérieur d’une même culture. Ce dernier aspect est familier aux travailleurs sociaux.

Leurs expériences professionnelles ne peut que les y sensibiliser. Certains en restent là, considérant qu’il s’agit déjà de différences culturelles. Je comprends leur point de vue mais il s’agit d’une mauvaise manière de considérer la question culturelle. Bien sûr, les différences socioculturelles sont importantes mais elles s’expriment dans un ensemble culturel relativement homogène. Par contre, les différences culturelles concernent des dimensions plus spécifiques : la langue, le système de parenté, la question des genres, celle de l’éducation, les représentations du monde, les conceptions du malheur et de la maladie, etc.

Or, ce sont généralement ces dimensions qui sont négligées. Comment peut-on intervenir dans les cadres de la famille, de l’éducation, de la question des genres, de la maladie, etc. sans tenir compte de représentations culturelles aussi particulières que la piété filiale, le culte des ancêtres, l’influence des invisibles ou de la sorcellerie, des représentations de la famille, des manières de se nommer, des effets secondaires de la colonisation…

On pourrait croire que cette négligence provient d’une méconnaissance mais je crois plutôt qu’il s’agit d’un écran défensif formé par les projections de nos propres valeurs et représentations. Une preuve indirecte en est donnée par les effets des formations interculturelles ; par exemple, lorsque l’on présente la diversité des systèmes de parenté, des modes de maternage, des conceptions du malheur etc., les personnes en formation ne font pas qu’appréhender des connaissances nouvelles, elles remettent spontanément en cause leurs propres façons de penser, de croire, de percevoir le monde et surtout, leurs propres rapports aux « prêts-à-penser ».

Je voudrais citer ici une citation de Freud qui est au cœur de mon propos : « J’estime donc qu’une vision du monde est une construction intellectuelle qui résout de façon unitaire tous les problèmes de notre existence à partir d’une hypothèse subsumante […] en croyant en elle, on peut se sentir en sécurité dans la vie, savoir ce à quoi on doit aspirer, comment on peut, de la manière la plus appropriée, assigner une place à ses affects et à ses intérêts. » L’étranger, en nous confrontant à d’autres visions du monde, remet en cause les certitudes et la sécurité dont nous parle Freud.

C’est à cet endroit que l’ethnopsychanalyse pourrait apporter un complément, non seulement dans la connaissance de ces différences mais aussi et surtout, dans l’analyse des vécus relativement à celles-ci. C’est la question du contre-transfert culturel, question qui n’est pas traitée dans un cadre psychanalytique classique.

L’orientation des équipes vers telle ou telle méthode de supervision (systémique, psychanalytique, voire sociologique) semble de plus en plus liée aux prix en vigueur dans ce domaine. Cela peut-il selon vous conditionner les objectifs à atteindre dans ces supervisions ?

Si tel est le cas, c’est un problème grave. Si j’avais besoin de planter des clous, il serait absurde d’acheter un tournevis sous prétexte qu’il est moins cher qu’un marteau. Les méthodes que vous évoquez ne sont pas des outils comparables. Elles n’ont pas les mêmes présupposés théoriques ni les mêmes objectifs. Choisir l’une ou l’autre sur la base de leurs coûts témoignerait d’une indigence idéologique et de l’absence d’une véritable politique sociale. Il en est de même de cette mode de l’évaluation tous azimuts dont je suis persuadé qu’elle coûte plus cher en temps, en énergie humaine et en argent que ce qu’elle prétend évaluer.

Pour revenir au problème de la supervision, il n’est même pas discutable que le choix de la méthode conditionne les objectifs. Le démontrer est aussi inutile que de discuter s’il fait jour à midi pour reprendre une image du célèbre aphorisme de Voltaire. Cela étant dit, je ne vois aucune raison objective justifiant des écarts considérables dans les coûts des méthodes que vous avez mentionnées.

Nombreuses sont encore les institutions qui hésitent à organiser ces supervisions. Est-ce selon vous par crainte de la prise de conscience des insuffisances institutionnelles, voire des retombées en matière de politiques plus générales ? (subventions publiques,
militance plus active des travailleurs sociaux en réaction à certaines lois ou politiques publiques.)

Il est à peine exagéré de noter qu’aujourd’hui se profile une allégeance des responsables institutionnels à leurs instances supérieures. Il fut un temps où la direction des actions allait des besoins des usagers vers les décideurs, les cadres relayaient alors la réalité du terrain et en étaient en quelque sorte les avocats. Maintenant, ils tendent à n’être que les courroies de transmission d’une politique générale « qui vient d’en haut ». Dans un tel contexte, la question des supervisions peut devenir dérangeante car en favorisant la parole et l’expression des problèmes en provenance du terrain réel, elle va à contre-courant du flux des directives. Les espaces du travail social, de la santé et de l’éducation ne devraient pas avoir à s’adapter sans conditions aux prétendues lois du marché.


Dans le même numéro

Dossiers

Témoignages de professionnels sur la supervision

Quatre assistants sociaux du service des adoptions du conseil général de l’Isère réalisent des enquêtes auprès de candidats à l’adoption et rédigent un rapport destiné à la commission consultative d’agrément. Ils participent à 1h 30 de supervision tous les (...)


Supervision d’une équipe nomade et solitaire

Depuis six ans, Agnès Wilhelm, psychanalyste et analyste de groupe, supervise une équipe de soins à domicile travaillant auprès de patients parisiens âgés

Lire la suite…

La supervision, un dérangement salutaire

Un mercredi par mois, Maryline Touzé, psychiatre de formation analytique, supervise l’équipe du service d’accompagnement à la vie sociale de l’Elan Retrouvé, à Paris

Lire la suite…

La supervision, un outil pour inventer

Depuis trente ans, Paule Lebbe-Berrier, assistante de service social et psychologue, supervise des équipes de travailleurs sociaux en utilisant l’approche systémique. Elle travaille notamment avec les agents d’un centre communal d’action sociale

Lire la suite…

La supervision, un espace tiers nécessaire

Apparue après la Seconde Guerre mondiale, la supervision s’est imposée comme un espace de réflexion indispensable à la pratique quotidienne. Si dans les années 60 elle s’est nourrie de psychanalyse, elle s’est ensuite détournée de ces théories abstraites pour privilégier la rationnalité et les projets concrets. Néanmoins, elle n’a pas renié le bénéfice de sa période freudienne qui lui permet aujourd’hui de mieux appréhender les situations complexes

Lire la suite…