N° 877 | du 20 mars 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 mars 2008

La supervision, un dérangement salutaire

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Pratique professionnelle

Un mercredi par mois, Maryline Touzé, psychiatre de formation analytique, supervise l’équipe du service d’accompagnement à la vie sociale de l’Elan Retrouvé, à Paris

« Le travail de supervision se déroule avec l’équipe au grand complet et se découpe en trois temps. Tout d’abord nous évoquons les situations travaillées lors de la dernière séance et ce qui s’est passé dans l’après-coup. Ensuite, une ou plusieurs personnes de l’équipe exposent une situation difficile autour d’un usager ou d’un groupe. Enfin, nous discutons de la mise en place des nouvelles activités proposées par cette équipe dynamique et curieuse. Nous évoquons le plaisir à faire et pas seulement les difficultés ou les souffrances rencontrées. La supervision a sa place même dans les moments où il n’y a rien à signaler ou, au contraire, dans les moments d’euphorie !

En effet, dans ces moments là, il existe un risque de confusion et de débordement chez les professionnels comme chez les usagers. Ainsi, en octobre dernier, l’équipe a dû faire face au départ de Loïc, un usager, suite à un clash qui n’a pas su être évité. Loïc était très engagé dans une expo-vente, organisée au service d’accompagnement à la vie sociale (SAVS) [1] et ouverte sur l’extérieur. Il devait vendre ses créations et donc « s’exposer ». L’enjeu émotionnel, énorme pour lui, l’a déstabilisé. Ses exigences sont devenues démesurées, il a mis l’équipe et le groupe sous pression et exercé une certaine forme de chantage. Ses débordements ont fini par gagner l’équipe. Après un clash qui a suivi un rappel du cadre, Loïc a brutalement quitté la structure. En supervision, chacun a raconté l’événement et parlé de son ressenti. Certains avaient vu venir le problème, d’autres pas. Les réactions avaient été multiples, allant de l’agacement, à l’attitude hyper protectrice…

Or, lorsque tout va « trop bien », les circonstances peuvent être réunies pour qu’un usager fragile décompense. L’équipe aurait peut-être pu trouver un compromis, poser des repères et une limite plus tôt, en les rendant supportables sans que Loïc se sente rejeté. Il s’agit à la fois de protéger l’usager mais aussi le groupe. La supervision a permis, à partir du récit de chacun et de son ressenti, d’analyser la situation, de la repenser pour que chacun réfléchisse : « Comment aurions nous pu faire autrement ? », « Comment allons-nous gérer ce départ ? »

Repenser sa place

Ni lieu de soin, ni lieu de vie, le SAVS est un espace de transition, d’interface, qu’il faut toujours réactualiser autour du patient devenu usager et en chemin vers l’extérieur. L’équipe, qui partage des tranches de vie et des moments de plaisir avec les usagers, doit toujours « penser en stéréo ». Tout en étant dans le partage, elle a en permanence une question à l’esprit : « Qu’est-ce qui peut rendre thérapeutique notre activité sans que nous nous improvisions thérapeute ? »

Dans les structures qui accueillent des personnes présentant des troubles psychiques, l’équipe va être confrontée à la difficulté de faire assumer aux usagers leur différence sans être tentée de la leur faire oublier, en évitant de confondre buts et moyens et en dégageant la socialisation des pièges de l’assistance. Il faut parfois alors revoir ses ambitions à la baisse, se méfier de l’idéalisation, en aidant les usagers à sortir de répétitions mortifères.

Loïc, par exemple, avait sûrement déjà sollicité son entourage de façon répétitive, suscitant l’angoisse ou l’agacement des uns et des autres, provoquant par son ambivalence des réactions, qui là encore ont été actées. Il a dû répéter ce comportement avec l’équipe. Trop proche, il se sent en danger, trop éloigné, il est angoissé, il faut l’aider à trouver un compromis. Il ne peut assumer ni la séparation ni l’individuation, il se colle et se décolle, il ne sait pas garder le lien et il rompt. Un tiers, le superviseur, permet d’analyser tout cela et de travailler dans l’après coup. Dans une situation analogue, chacun étant nourri de sa réflexion et de celle du groupe, réagira autrement.

Partager des tranches de vie avec ces personnes est un travail subtil qui nécessite d’être en mouvement perpétuel et de toujours vérifier sa position en articulation avec celle des autres. Le superviseur surligne, met en relief les choses importantes, remet les gens « à leur place », une place qui doit être parfaitement lisible pour être utilisable. En effet, les membres de l’équipe ont des métiers différents mais des fonctions qui se superposent, ce qui constitue à la fois une richesse et une difficulté. Il faut donc rendre les places les plus significatives possible, avec un travail spécifique autour du référent, la personne relais qui élabore avec l’usager le projet, rappelle les objectifs, articule les interventions et propose pour cela des entretiens dans les moments clé qui ponctuent ces parcours singuliers vers la vie, au rythme de chacun.

En supervision, j’ai l’impression de proposer un dérangement. « Qu’allons-nous faire de ça ? », « Et maintenant, comment allons-nous progresser ? » ou « Comment aurions-nous pu faire autrement ? » Je propose un travail en groupe de « jeu », dans le sens où, lorsqu’il y a du jeu entre deux pièces qui ne sont pas en contact, pas soudées, elles bougent, elles se distancient, laissent de la place pour penser. Je propose un espace de parole, de libre échange pour que chacun soit en réflexion, en mouvement, individualisé et en ajustement permanent autour d’un détachement vivable, en composant avec le fait que plus la relation d’aide est proche, plus elle délicate et complexe. » En s’inspirant des apports de Winnicott, on aurait envie de dire qu’il faut que le SAVS soit « suffisamment bon, mais pas trop… »


[1Le SAVS de l’Elan retrouvé (voir Lien Social n° 808) propose un accompagnement dans la vie quotidienne et sociale à des personnes souffrant de troubles psychiques et présentant des difficultés d’insertion sociale et professionnelle. L’équipe pluridisciplinaire propose des activités collectives et artistiques


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