N° 877 | du 20 mars 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 mars 2008

La supervision, un outil pour inventer

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Pratique professionnelle

Depuis trente ans, Paule Lebbe-Berrier, assistante de service social et psychologue, supervise des équipes de travailleurs sociaux en utilisant l’approche systémique. Elle travaille notamment avec les agents d’un centre communal d’action sociale

« Le centre communal d’action sociale (CCAS) est composé de plusieurs services (aides légales, hébergement, personnes âgées…) Ses agents sont souvent en contact direct avec un public en grande difficulté, en souffrance et en précarité. Je propose des supervisions individuelles lorsque l’intervenant a besoin d’un temps particulier face à une difficulté professionnelle. Mais, le plus souvent, je travaille en groupe avec un service ou différentes personnes concernées par une même situation. Les outils systémiques que j’utilise, étayés par des références théoriques qui restent larges et dans plusieurs courants de pensée, ne sont jamais exclusifs, permettant ainsi l’approche de la complexité. Je ne me centre pas en premier lieu sur la situation difficile, même si nous allons la travailler par la suite avec le professionnel qui va l’exposer pour, ensemble, comprendre dans quel contexte, dans quelle histoire, elle s’est mise en place.

Nous travaillons toujours en tout premier lieu ses attentes au moment où il décide d’exposer cette situation individuelle, de famille ou de groupe. Très vite, je repère avec lui également ses résonances émergentes. En effet, de nombreuses situations sociales peuvent faire écho chez les professionnels (séparation, problèmes d’argent, conflits avec les enfants…) Elles sont parfois vécues de manière si forte qu’elles nous figent, ne nous permettant plus d’utiliser nos compétences et celles de la personne accompagnée pour coconstruire autre chose avec elle. Les agents ou intervenants peuvent également se sentir en souffrance face à une situation paraissant inextricable. Le manque d’espoir des usagers leur donne parfois l’impression qu’il n’existe ni issue, ni avenir. La supervision leur permet alors de parler de leur implication dans la situation, de reprendre de la distance et de trouver d’autres possibles.

Au début d’une supervision, j’essaie toujours de comprendre les raisons pour lesquelles le professionnel qui présente une situation a eu envie de l’exposer et donc de s’exposer, d’oser s’impliquer… Dans une supervision collective, je pose toujours un cadre clair et des règles (confidentialité, tolérance, droit à l’erreur…) qui permettent de se risquer à exposer ses questions autour de l’intervention ! Je mets ensuite tous les membres du groupe en mouvement afin qu’ils expriment leur ressenti face à la situation, émettent ensemble des suppositions, futures hypothèses à vérifier, élargissant ainsi les alternatives. En supervision individuelle, nous prenons le temps de redonner du sens au vécu professionnel de l’agent, de voir ce qui se joue dans la famille accompagnée. Nous resituons également l’intervention dans un réseau, tentons de comprendre sa dynamique pour mesurer la complexité des demandes et des réponses que l’on essaie d’apporter.

Dans le temps de supervision, nous parlons beaucoup du droit à l’erreur, nous apprenons à dépasser le malaise et la culpabilité qu’elle engendre mais aussi à prendre en compte ses aspects positifs. En effet, face à une difficulté, le professionnel a souvent le sentiment d’avoir loupé quelque chose, de n’avoir pas bien saisi une situation. Il peut aussi associer erreur et incompétence. Pourtant, nous ne nous trompons jamais exprès et la compétence permanente n’existe pas… L’erreur peut être utilisée comme une information sur la situation et permettre de réfléchir et de se réajuster. La supervision déconstruit donc un peu nos représentations et ce nouveau regard, construit ensemble, est stimulant pour la pratique. On ne participe pas à une supervision par incompétence - comme certains osent encore le laisser supposer - mais parce qu’une situation fait problème et que cela va nous permettre de développer de nouvelles compétences.

La supervision pose des questions, donne du sens, permet de réfléchir à d’autres possibilités qu’il faudra vérifier, le supervisé est un acteur se mobilisant beaucoup. Elle permet également d’oser sortir d’une pratique répétitive pour inventer autre chose. Dans un groupe de supervision, les professionnels vont mettre en commun leur réflexion autour d’une famille, d’une action collective en respectant les points de vue des uns et des autres, ce qui élargit les grilles de lecture. Au niveau personnel, la supervision nous permet d’observer de quelle façon nous entrons en résonance avec l’histoire des autres et de prendre ainsi la mesure de ce qui reste en suspens dans notre problématique personnelle. Le temps de supervision peut amener le professionnel à développer un travail personnel à l’extérieur. En effet, connaître et prendre soin des fragilités que nous portons tous en nous permet de développer de nouvelles compétences. »


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