N° 877 | du 20 mars 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 mars 2008

Supervision d’une équipe nomade et solitaire

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Pratique professionnelle

Depuis six ans, Agnès Wilhelm, psychanalyste et analyste de groupe, supervise une équipe de soins à domicile travaillant auprès de patients parisiens âgés

Vous qualifiez la pratique de l’équipe supervisée de nomade et solitaire. Pour quelles raisons ?

Cette équipe, constituée d’une trentaine d’infirmiers et d’aides-soignants, travaille auprès d’une centaine de patients âgés. Elle assure le nursing et les soins quotidiens permettant ainsi leur maintien à domicile, parfois dans des conditions limites de solitude, de perte d’autonomie ou de précarité sociale. Je qualifie ces professionnels de nomades car ils se déplacent d’un patient à l’autre, d’un domicile à l’autre. Leur pratique est solitaire, car ils voient seuls entre six à huit patients et leur famille lors de chaque tournée, rencontrant parfois des situations difficiles : ils peuvent être agressés ou, au contraire, valorisés à outrance. Il faut donc maintenir une articulation permanente entre le travail en solitaire et le reste de l’équipe. Elle se réunit d’ailleurs chaque après-midi pour discuter des patients, souvent suivis par plusieurs soignants.

Que peut provoquer l’exercice du soin à domicile ?

Cette pratique peut avoir un effet « désidentifiant » pour les soignants par rapport à la pratique hospitalière habituelle. Elle peut modifier les repères de l’identité professionnelle. En effet, les soignants sont formés pour travailler dans un hôpital ou dans une institution. Or, les équipes de soins à domicile se déplacent chez le patient. Cette pratique leur donne une certaine liberté mais elle peut aussi les amener à vivre des expériences éprouvantes (patient agressif, refusant un soin…). Les soignants doivent composer avec un entourage familial parfois perturbant ou intrusif.

En outre, certaines personnes âgées dépendantes vivent dans des conditions de grande pauvreté et d’insalubrité. Les domiciles sont parfois malpropres, alors que le soignant est formé au respect de règles d’hygiène rigoureuses. Il arrive que des personnes âgées aient à peine l’eau courante et peu de place pour les soins. Par ailleurs, le travail à domicile implique l’entrée dans l’intimité de l’autre, ce qui constitue un privilège ou… une lourde charge. L’état d’un logement est la projection du monde interne du patient et de sa famille, le soignant ne peut pas le changer, le nettoyer ou l’aménager sans leur consentement.

Que permet la supervision ?

Elle aide le soignant à se constituer un cadre interne, à retrouver des repères psychiques qui l’accompagnent dans les visites à domicile. À l’hôpital, les murs, les collègues, les réunions rappellent sans cesse le cadre, ce n’est pas le cas dans la pratique du soin à domicile. Certains soignants subissent également des situations qu’ils peuvent vivre comme humiliantes, telle cette aide-soignante accueillie chaque jour par un : « Tiens voilà la laveuse. » La supervision la soutient dans son identité professionnelle, lui permet d’élaborer son point de vue sur ce qui la blesse et la tirer vers le haut, lui rappelant que seule son intervention permet le maintien à domicile du patient âgé.

Ainsi, la supervision accroît la stabilité professionnelle interne du soignant mais aussi sa capacité à accueillir des situations impensables. Certains interviennent, par exemple, auprès d’une femme de quatre-vingt-dix ans qui vit en couple avec un homme de vingt ans son cadet. Or, il s’avère que cet homme est son fils. La supervision aide alors à analyser ce que cette situation imprévue peut avoir de choquant et de passer d’une position subjective de : « Je ne veux pas de cette situation, je ferme la porte » à « J’arrive à transformer cet insupportable grâce aux capacités psychiques que j’ai développées. »

Petit à petit, avec la supervision, l’équipe acquiert davantage d’ouverture, mais devient aussi plus rigoureuse, refuse certaines situations et, si nécessaire, met fin à la prise en charge. La fille d’une patiente assiste par exemple aux toilettes de sa mère, faisant un maximum de remarques déplaisantes sur le travail de l’aide-soignante. Celle-ci a le choix : lui demander de ne plus assister aux toilettes, ou accepter de composer avec son côté intrusif parce qu’elle a besoin d’aide pour la manutention de la vieille dame.

L’équipe apprend aussi à se distancier de l’idée que ce métier est un sacerdoce, notion longtemps véhiculée par les valeurs inconscientes fondatrices de l’association qui l’emploie, une ancienne institution religieuse. Elle doit aussi faire face à des situations de maltraitance ou d’abus. La supervision permet alors d’en parler et de décider de l’opportunité d’un signalement. Les soignants sont également confrontés à des cas de conscience : peuvent-ils laisser à son domicile une personne refusant de le quitter pour un placement en institution plus adapté ?

Nombre de personnes âgées souffrent de troubles démentiels, deviennent agressives, vivent sur un mode de persécution… La supervision soutient l’équipe. Savoir qu’elle pourra parler de ses difficultés la rassure. Plusieurs soignants interviennent par exemple auprès d’une vieille dame très fatiguée qui souhaite mourir. Or, son fils très angoissé à l’idée de perdre sa mère, lui donne moult vitamines et compléments alimentaires afin qu’elle garde des forces. Il l’invective et accuse les soignants de la dégradation de son état de santé. La supervision ne donne pas de solution mais aide le groupe à parler de la situation pour trouver des voies de transformation et surtout pour continuer à penser et à élaborer les expériences éprouvantes.


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