N° 877 | du 20 mars 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 mars 2008

La supervision, un espace tiers nécessaire

Philippe Gaberan

Thèmes : Psychanalyse, Pratique professionnelle

Apparue après la Seconde Guerre mondiale, la supervision s’est imposée comme un espace de réflexion indispensable à la pratique quotidienne. Si dans les années 60 elle s’est nourrie de psychanalyse, elle s’est ensuite détournée de ces théories abstraites pour privilégier la rationnalité et les projets concrets. Néanmoins, elle n’a pas renié le bénéfice de sa période freudienne qui lui permet aujourd’hui de mieux appréhender les situations complexes

Dans un article qui fait référence, publié dans le n°100 de Forum, la revue de la recherche en travail social, Jean-Luc de Saint Just rappelle très précisément le manque de références théoriques et le peu de travail de recherche sur les conditions de l’émergence de cette notion d’analyse de la pratique dans le secteur de l’éducation spécialisée.

Pourtant, dès l’après guerre de 1945 et les débuts modernes de l’éducation spécialisée, l’analyse de la pratique constitue l’un des axes fondamentaux, pour ne pas dire structurants de la formation ; de même que, dans les institutions spécialisées, elle devient pour les équipes l’un des moteurs de la réflexion sur la pratique quotidienne. Le terme, précise Jean-Luc de Saint Just, vient sans doute des « case worker, études de cas théorisés par Kurt Lewin vers 1935 qui sont arrivés en France dans les années 50. » La démarche, ajoute-t-il, a été ensuite « formalisée en 1961 par le Dr Lemay… » À l’époque, le terme de supervision est en lien avec les théories sur la construction psychoaffective de l’individu et les théories du moi de E.H. Erickson ou de René Spitz.

Aujourd’hui, le terme de supervision n’est plus guère utilisé dans le champ du travail social, sinon en référence à ces pratiques inspirées du monde de la production marchande. Dans celui-ci, le terme de supervision désigne des mécanismes de vérification ou de contrôle de « process » de fabrication, qui très souvent engagent, par le biais de réactions en chaîne, la bonne marche de toute une entreprise. Dès lors, et d’un point de vue stratégique, la supervision est un élément déterminant de la prévention des dysfonctionnements ; et, à partir de là, le terme de supervision est utilisé pour désigner la mise en place de dispositifs d’aide à la décision.

Ainsi, fin janvier 2007, lors d’une journée d’étude organisée par la section bachelier éducateur spécialisé de la haute école de communauté française en Hainaut (Belgique), Christian Ladrière, responsable de direction de Canal J, un service d’AEMO sur la ville de Tournai, explique comment au regard de la multiplicité et de la complexité des actions désormais à conduire, son service recourt de façon régulière à l’aide d’un superviseur. Il s’agit alors de prendre appui sur les éléments d’analyse dégagés par un regard extérieur pour, à l’exposé des réalités du service, de son fonctionnement et des besoins repérés, parvenir à discerner les actions à la fois prioritaires et pertinentes.

L’aide ainsi requise va bien dans le sens d’un renforcement de la cohérence du service et de son efficacité dans le temps. Et lorsqu’il est interrogé sur l’existence ou non d’une aide apportée aux professionnels, éducateurs spécialisés et assistants sociaux, afin de décoder les liens engagés avec le public accompagné, il précise que ce type de travail se fait en équipe mais sans le recours à un tiers externe. Ici, le terme de supervision fait désormais référence au domaine de la stratégie d’entreprise. Et il est sans doute possible de dire qu’il a trouvé sa prolongation ou sa banalisation dans le recours aux consultants et aux pratiques d’audit.

Freud et Marx, piliers de l’éducation spécialisée

Mais ce glissement ne fait sans doute qu’entériner un tournant sémantique et idéologique amorcé dans les années 70. Le terme d’analyse de la pratique succède à celui de supervision et vient consacrer dans le langage ce qui s’apparente à une mainmise de la psychanalyse sur les discours et la pratique des éducateurs spécialisés. « En 1975, les lois sur le handicap et les institutions sociales eurent pour conséquence de réduire l’impact du milieu médical, et plus précisément de la psychiatrie, sur les pratiques de ce secteur, en privilégiant les prises en charge éducatives ». Une évolution qui marque « un recul de la psychiatrie et des psychiatres auxquels ont succédé les psychologues et les psychanalystes », précise encore Jean-Luc de Saint Just. La rupture n’est sans doute pas aussi tranchée que cela ; ne serait-ce parce que beaucoup de psychanalystes sont au départ des médecins et des psychiatres.

Dans le tout début des années 70, l’analyse de la pratique va devenir un outil auquel vont avoir recours un nombre croissant d’équipes. En réalité, quel-ques très beaux ouvrages concernant l’histoire des idées, celui de Patrick Faugeras sur L’ombre portée de François Tosquelles ou bien celui de François Dosse sur la Biographie croisée de Gilles Deleuze et Félix Guattari, montrent comment dans ces années de révoltes sociales et de turbulences idéologiques très fortes, le travail social se structure autour de la lutte contre une double aliénation de l’individu : aliénation sociale, dénoncée et combattue par les thèses de Karl Marx, et aliénation psychique ou mentale, elle aussi dénoncée et combattue par la lutte contre toutes les formes d’enfermement psychiatrique ou policier.

C’est ainsi que Freud et Marx deviennent les deux piliers de la psychothérapie institutionnelle. Des personnalités aussi diverses que Maud Mannoni, Françoise Dolto, Jean Oury, Lucien Bonnafé, François Tosquelles, Félix Guattari et bien d’autres encore impulsent la nécessaire prise en compte de l’inconscient dans la relation d’aide éducative ou de soin. Par le biais de tous ces théoriciens praticiens, ces praxéologues [1] dirait-on sans doute aujourd’hui, les professionnels de l’éducation spécialisée se laissent séduire par les références au modèle de la cure analytique pour comprendre ce qui se trame au sein de la relation éducative.

C’est bien parce que Sigmund Freud a montré que la relation du thérapeute au patient s’inscrivait dans un double mécanisme du transfert (le thérapeute accepte en toute conscience d’être mis à une place qui n’est pas la sienne) et du contre-transfert (le thérapeute prend le risque d’investir le patient sur un autre registre que celui du soin) qu’il devient nécessaire pour le thérapeute de recourir à l’aide d’un superviseur. Et c’est bien ce modèle de la cure analytique qui va inspirer le recours à l’analyse de la pratique et la survenue d’un tiers dans l’espace jusqu’alors privé de l’institution. Car l’analyse de la pratique, en tant que telle, requiert un cadre spécifique : un intervenant extérieur à l’équipe (d’obédience psychanalytique de préférence), la libre adhésion des participants et la confidentialité des propos tenus durant les séquences.

En termes de management d’entreprise, l’analyse de la pratique constitue dès lors un point aveugle pour la direction. De sorte que la montée des discours gestionnaires associés à la perte d’emprise de la psychanalyse sur les pratiques sociales vont conduire inexorablement au recul de l’analyse de la pratique dans les institutions de travail social. Même si, paradoxalement, pour ses pays voisins, la France et son travail social demeurent encore terre de psychanalyse.

Pour Jean-Luc de Saint Just, l’arrêté de 1990, réformant le diplôme et la formation d’éducateur spécialisé, marque « une ouverture à une transdisciplinarité professionnelle, à d’autres aspects des réalités humaines et sociales… Cette évolution traduit une volonté politique de rationalisation des pratiques socio-éducatives, une exigence professionnelle accrue, en particulier dans les domaines du diagnostic, de la conception et de l’évaluation. Nous entrons dans l’ère du projet… » Et l’analyse de la pratique se transforme en réflexion sur la pratique. Ce glissement sémantique traduit la volonté des participants d’en finir avec les supputations abstraites, et leur soif sinon de recettes du moins de stratégies d’action.

Pour autant, la « leçon freudienne », pour reprendre le terme de Lucien Bonnafé, n’est pas jetée avec l’eau du bain, et l’inconscient demeure bel et bien présent dans l’ombre de la relation lui donnant encore toute son épaisseur et sa complexité. En fait, dans les séquences de réflexion sur la pratique, le rôle de l’intervenant, surgissant en place du tiers, est d’être à l’écoute de ce qui se dit d’une situation, de sorte à déjouer la confusion des affects et à dénouer les « im-postures ». Il importe moins de discourir sans fin sur les raisons passés et présentes qui ont pu amener un éducateur à réagir de telle ou telle manière, que de dégager cette part d’intrication du « moi personnel » pour, une fois celle-ci reconnue et acceptée, revenir au « moi professionnel ».

Tout le savoir faire de l’intervenant réside dans sa capacité à tenir l’équilibre entre « paroles sur soi » et « discours sur la pratique ». Il s’agit de rappeler que les comportements de la personne aidée, enfant ou adulte, ne sont souvent que les symptômes d’une altération psychique et/ou affective de la personne. Il importe alors de savoir de quelle souffrance ils sont l’expression. Et comme dans les maladies somatiques, il faut aussi savoir suspendre la tentation de guérir vite et en surface afin de ne pas perdre le fil de ce qui se trame au plus profond de l’identité de la personne. La recherche de l’efficacité et l’illusion du « bon sens » exposent en effet à la tentation des raccourcis de pensée et pourraient venir parasiter le travail de réflexion.

Dans ce dispositif, l’intervenant n’est plus obligatoirement un psychanalyste voire un psychothérapeute. Ses compétences se situent surtout du côté de l’expérience du métier et de la maîtrise des savoirs conceptuels. À bien des égards, la réflexion sur la pratique retrouve donc les schèmes de la supervision telle qu’elle était pratiquée dans les années 60 ; elle aura au passage intégré les apports de la psychanalyse. La trajectoire ainsi bouclée confirme le fait qu’être éducateur n’est pas à la portée de tout le monde ; qu’il s’agit là d’un métier difficile voire d’un « impossible métier », comme l’a écrit Freud en 1925 dans sa Préface à Aichhorn et de nouveau en 1937 dans Analyse terminée et analyse interminable.


[1Praxéologie : discipline qui se donne pour objet l’analyse de l’action humaine


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