N° 893-894 | du 17 juillet 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 juillet 2008

« Nous sommes le modèle des entreprises d’avenir ! »

Propos recueillis par Caroline Lefebvre

Entretien avec Jean-Guy Henckel, fondateur du premier Jardin de Cocagne et directeur du réseau.

Comment est né le premier Jardin de Cocagne ?

J’étais jeune éducateur quand je suis entré en 1978 à l’association Julienne Javel, qui gérait depuis 1957, dans la périphérie de Besançon, un centre d’hébergement d’urgence accueillant essentiellement des anciens détenus et des marginaux. Avec les premières crises industrielles et financières des années 1970, sont arrivés dans le centre d’autres publics, qui n’avaient pas du tout choisi ce mode de vie, souvent déqualifiés, plus jeunes, et malheureux d’être là. Puisque les entreprises ne voulaient plus embaucher ces gens-là, pourquoi ne pas créer nos propres entreprises ? C’est ainsi qu’a été montée une menuiserie, puis un centre de formation, une auto-école associative, etc.

En 1988, la mise en place du RMI a fait émerger des publics qu’on ne connaissait pas, notamment en milieu rural : des agriculteurs qui gagnaient tout juste de quoi rembourser leurs prêts. Cherchant comment monter une activité d’insertion pour cette population rurale, j’ai entendu parler d’expériences aux Etats-Unis et en Suisse de vente de produits agricoles en circuits courts, à des consommateurs adhérents. Après une visite à Genève, dans ce qui s’appelait le Jardin de Cocagne, me voilà parti à la recherche d’un lopin de terre à louer et de subventions [1]

Comment a été accueillie cette idée ?

Aujourd’hui, on m’appelle « entrepreneur social », on parle de grande réussite, mais au début je suis passé pour un fou. Pourtant, très vite notre expérience a été ultramédiatisée. Je recevais des dizaines d’appels par jour, du type en difficulté dans les Pyrénées au préfet qui voulait monter quatre jardins d’un coup en passant par des maraîchers qui cherchaient une autre dimension à leur travail. Nous avons touché juste, à un moment où à la fois on ne voyait pas d’issue au problème du chômage et où, avec les crises alimentaires, les gens commençaient à se méfier de ce qu’ils avaient dans leur assiette.

Quand a été créé le réseau ?

En 1999. Une quarantaine de jardins existaient déjà. Devant l’engouement suscité, j’avais vite été débordé et j’ai dû me consacrer à cette nouvelle tâche : faire le tour de France, aider à monter des jardins à droite, à gauche. Chaque association conserve sa liberté mais doit respecter de grands principes : l’embauche et l’accompagnement socio-professionnel des personnes accueillies, le choix d’une agriculture biologique, la collaboration avec le secteur agricole local, pour éviter les accusations de concurrence déloyale, et enfin la vente directe à des adhérents consommateurs, afin de rapprocher « inclus » et « exclus ». Ces relations ne vont pas de soi. Il faut bien expliquer aux clients où va leur argent, entretenir le lien pour qu’il devienne naturel. Dans chaque association, un salarié est chargé de l’animation du réseau d’adhérents : petit journal, recettes, aide à la mise en paniers, jardin pédagogique pour les enfants, etc. Le réseau Cocagne effectue tous les ans une évaluation sur des éléments techniques, sociaux et financiers.

Quel regard portez-vous sur le secteur de l’insertion par l’activité économique aujourd’hui ?

D’abord, s’il a autant de difficultés aujourd’hui, c’est que les pouvoirs publics n’ont jamais pris de mesures à la hauteur des enjeux, ils se sont contentés de donner des subventions par-ci par-là. Conséquence : les responsables de structures passent leur temps à essayer de boucler le budget au lieu de se concentrer sur l’essentiel. Les élus se trompent en pensant que la baisse du chômage réglera tous les problèmes. Ils ne mesurent pas la casse sociale survenue ces trente dernières années. Des générations entières y sont passées. Il ne suffit pas que les entreprises réembauchent. D’ailleurs, le nombre de travailleurs pauvres se multiplie.

Dans le secteur, je crois que les ateliers et les chantiers d’insertion ont plus d’avenir que les entreprises d’insertion (EI), parce qu’on se dirige vers le plein emploi en 2010. La pénurie de main-d’oeuvre va conduire les entreprises privées, moins exigeantes, à embaucher les personnes qui ont aujourd’hui besoin des EI pour travailler. Ces EI risquent de se retrouver en mal de salariés car, comme elles s’autofinancent souvent à 80 % ou 90 %, elles ne peuvent pas se permettre d’employer un public encore plus éloigné de l’emploi.

Quelle est la place du secteur dans l’économie de demain ?

L’économie sociale et solidaire génère aujourd’hui environ 10 % de l’emploi en France. L’avenir n’est pas d’accroître cette proportion mais de rendre les frontières plus poreuses entre le monde de l’insertion et le marché, améliorer non pas un tout petit bout de l’économie mais l’économie dans son ensemble. Sans aucune modestie, je pense que les Jardins de Cocagne représentent le modèle des entreprises d’avenir. À travers la non discrimination à l’embauche, les circuits courts et notre ancrage territorial, nous avons réglé les deux principaux problèmes auxquels sont confrontées la société et les entreprises : l’environnement et la pauvreté endémique.

Nous ne sommes pas les seuls d’ailleurs, les entreprises d’insertion travaillant sur le tri des déchets, par exemple, ont été pionnières dans ce domaine dans les années 1980. Un groupe qui gère des milliards d’euros de chiffre d’affaires ne peut pas se contenter de gestes symboliques comme l’embauche de quelques travailleurs handicapés, le papier recyclé dans l’imprimante et le café équitable à la machine. Chez nous, les salariés sont fiers de travailler pour un employeur qui a des valeurs éthiques, sociales, écologiques. C’est ça qui fait qu’ils « produisent » plus et mieux.


[1Le réseau Cocagne en 2008, c’est :
- 100 jardins dans toute la France, la plupart sous la forme d’ateliers et de chantiers d’insertion
- plus de 3000 personnes en contrat d’insertion
- 500 salariés permanents (encadrants, administratifs)
- environ 13000 familles adhérentes


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