N° 893-894 | du 17 juillet 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 juillet 2008

Insertion et secteur du tourisme avec Treize Voyages

Mariette Kammerer

Thème : Entreprise d’insertion

Offrir des vacances adaptées aux usagers des structures médico-sociales et proposer un emploi de qualité à des personnes en difficulté, voilà le double défi relevé par Treize Voyages.

La formule est unique en son genre. Treize Voyages [1] est en effet la seule entreprise d’insertion qui, dans le secteur du tourisme, organise des séjours adaptés aux usagers des structures sanitaires et sociales. L’autre originalité réside dans le profil des salariés en insertion, dont certains relèvent d’une problématique psychiatrique.

Cette particularité remonte à l’origine du projet, lancé en 1992 par Eric Piel, psychiatre au service 13 de l’hôpital Paul-Guiraud de Villejuif. Ce dernier constatait que ses patients stabilisés, en fin de séjour psychiatrique, ne parvenaient pas à retrouver d’emploi malgré leurs compétences et leurs diplômes. Ils avaient besoin d’une période d’accompagnement, préalable à un emploi classique. Par ailleurs, les infirmiers psychiatriques avaient du mal à trouver des séjours de vacances adaptés aux besoins de leurs patients. D’où l’idée de créer une entreprise d’insertion qui comble ces deux lacunes. Depuis sa création, Treize Voyages a fait partir en vacances plus de 20 000 personnes et emploient actuellement huit salariés en insertion, dont six au siège social à Rungis et deux à la boutique de Paris, ouverte en 2005.

Le voyagiste propose des vacances accompagnées : sorties de découverte sur un week-end et séjours d’une à deux semaines, avec déplacements en minibus et hébergement en pension complète. « Nos séjours sont encadrés par des professionnels du secteur médico-social – éducateurs, aides-soignants, infirmiers – que nous recrutons et qui connaissent très bien les besoins de notre public », précise Eve Tiszaï, directrice de Treize Voyages. Les usagers présentent des déficiences mentales ou maladies psychiques mais vivent toute l’année de manière autonome et ont besoin d’un accompagnement léger pour les vacances. « Les séjours sont libres et les vacanciers décident eux-mêmes, avec l’aide de l’accompagnateur, du programme des activités, cela permet de favoriser leur autonomie et leur intégration dans des petits groupes de huit à seize participants », ajoute la directrice.

Les participants viennent de centres médico-pédagogiques, d’instituts médico-éducatifs, d’établissements et services d’aide par le travail (ESAT) et de foyers. Certains vivent seuls en appartement et travaillent, d’autres sont sous tutelle et adressés par un service de psychiatrie ou un foyer. Ils financent leurs vacances par leurs propres moyens, souvent limités – allocation adulte handicapé, salaire d’Esat, parfois aide de la famille – et partent donc assez peu car les séjours accompagnés coûtent cher. Treize Voyages organise également des séjours sur mesure et propose aussi un catalogue d’hébergements touristiques sélectionnés pour leur qualité d’accueil et destinés à des personnes souhaitant partir sans accompagnement. Plusieurs hôpitaux psychiatriques font appel à l’association pour emmener leurs patients en vacances avec leur propre encadrement infirmier.

Les salariés en insertion sont soit issus du milieu psychiatrique, soit des personnes au chômage de longue durée, au RMI, ou des jeunes sans qualification. « On demande aux candidats un niveau scolaire de 3e, une capacité à gérer un dossier administratif et une conscience de leurs difficultés », indique Hélène Le Ny, chargée d’insertion. Or certains allocataires du RMI n’ont pas conscience de leurs problèmes psychiques et auraient souvent besoin d’un suivi thérapeutique, constatent les responsables. Treize Voyages demande que chaque salarié en insertion soit suivi par un référent extérieur pendant la durée du contrat – assistante sociale, conseiller mission locale, médecin : « Pour les allocataires du RMI, qui perdent leur référent social au moment où ils retrouvent un emploi, ce suivi est souvent assuré par leur ancien référent de manière bénévole », déplore Eve Tiszaï.

Les difficultés des salariés à leur arrivée sont liées à la prise de parole en public, à l’usage du téléphone et plus généralement à un manque de confiance en eux : « Ils sont sur la défensive et ont du mal à accepter les règles de l’entreprise classique qui les a souvent cassés, constate la directrice. Or nous leur proposons un travail revalorisant, en contact avec une clientèle fragile, qui comporte des responsabilités, y compris financières, puisqu’ils traitent les commandes de A à Z. » Les nouveaux salariés sont formés par la responsable technico-commerciale et la chargée d’insertion au métier de forfaitiste-vendeur.

D’abord à partir de mises en situation et de demandes fictives, puis en traitant de vrais dossiers. « En sortant de chez nous, les salariés ont acquis un niveau de BTS Tourisme », indique la directrice. Ils savent écouter et répondre à la demande des clients, concevoir et vendre des séjours par téléphone, faire des recherches de prestataires, négocier les commissions, établir un devis, etc. Tous les trois à six mois les salariés remplissent une grille d’auto-évaluation, suivie d’un entretien pour faire le point sur les compétences acquises et les efforts à poursuivre.

« Six mois avant la fin du contrat ils disposent d’une demi-journée par semaine pour chercher un emploi et on les accompagne dans les démarches », indique la chargée d’insertion. Dotés de compétences transversales, la plupart trouvent des emplois administratifs, d’accueil, de standardiste, de secrétariat, tandis que d’autres poursuivent une formation qualifiante. « Peu s’orientent vers le tourisme, qui n’est pas un secteur très florissant et où le contenu du travail est souvent moins intéressant que ce qu’ils ont fait ici », constate la directrice.

L’entreprise, affiche un taux de 60 % de sorties positives. Elle travaille en partenariat avec des organismes de formation et d’insertion liés au tourisme et au handicap. « Ceux qui décrochent avant la fin du contrat sont des personnes qui ont abandonné un peu trop vite leur traitement médical et leur suivi psychiatrique et ne l’ont pas supporté, rapporte Hélène Le Ny. Par ailleurs, on assiste à un phénomène nouveau de gens qui démissionnent pour retourner au RMI, alors que tout semblait marcher ». Les échecs sont toujours douloureux mais les réussites parfois surprenantes. Les responsables se souviennent par exemple d’un salarié qui n’avait jamais travaillé, a posé d’énormes problèmes d’adaptation pendant deux ans, pour finalement trouver un poste dans l’hôtellerie. « Il n’y a pas de recette, mais l’intérêt du travail et le niveau de responsabilité comptent pour beaucoup dans la réussite », note Eve Tiszaï.

Avec 750 000 euros de chiffre d’affaires, Treize Voyages n’est pourtant pas une entreprise florissante. Elle voit ses subventions se réduire comme peau de chagrin, et les comptes sont dans le rouge depuis trois ans. « Il y a de moins en moins d’argent pour l’insertion par l’activité économique », déplore la directrice.


[1Treize Voyages - 5 rue Guillaume Colletet - 94150 Rungis. Tél. 01 46 86 44 45


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