N° 893-894 | du 17 juillet 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 juillet 2008

L’Adrets à Marseille : les nettoyeurs de l’extrême

Marjolaine Dihl

Thème : Entreprise d’insertion

Dans deux quartiers populaires de Marseille, une association embauche des habitants pour assurer l’entretien de leur environnement. Malgré sa visée sociale, l’Adrets s’appuie sur une démarche purement économique.

Cerné d’immeubles dépassant tous dix étages, Mourad fait une pause. Dans la cité Kalliste, où il vit depuis son enfance, il entretient le terrain multisports six jours sur sept. Sourire aux lèvres, il l’inspecte encore du regard. Plus que du simple nettoyage, sa mission consiste également à en assurer la surveillance et à gérer son planning d’utilisation et le matériel sportif afférent. Son nom est même inscrit à l’entrée, sous le titre de responsable de site. « On a des ballons et des jaquettes, se félicite Mourad. Si les jeunes en ont besoin, ils peuvent me demander, je les leur sors. »

Il s’en réjouit d’autant plus que ce projet a émergé sur un espace laissé à l’abandon. « Quand j’étais petit, on n’avait pas tout ça », se souvient-il. Initié par son employeur - l’Association de développement et de revitalisation économique des territoires sensibles (Adrets) [1] - et financé grâce à un partenariat avec plusieurs collectivités, ce carré sportif fait désormais partie du paysage. Ce lieu, auquel s’ajoute un petit square, semble même attirer du monde dans le quartier. « Il y a des gens de l’extérieur qui viennent pour y jouer, constate Mourad. À la Savine, par exemple, ils n’ont rien. Du coup, ils viennent là. » Le responsable bichonne ce terrain à tel point qu’il y a apporté sa touche personnelle  ! Deux poubelles trônent ainsi de chaque côté du terrain.

« Un jour, les gars de la communauté urbaine m’ont dit qu’ils allaient remplacer les poubelles d’une autre cité. Alors j’en ai récupéré deux. C’est ma petite pierre à l’édifice », triomphe Mourad. Et l’édifice ne se limite pas à cela. Les cinq salariés de l’Adrets oeuvrant à Kalliste sont aussi chargés de l’entretien du parking du centre commercial de la cité, ainsi que des locaux communs et des abords de deux bâtiments. Vient, en principe, s’ajouter chaque été le débroussaillage des espaces verts. Du moins, si l’Adrets décroche le marché.

Le Mistral souffle. Il sème des détritus sur son passage. Un bout de carton arrive jusqu’aux pieds de Mourad. Une nouvelle bourrasque en dépose un autre plus loin. Et le factotum de ramasser inexorablement. Son téléphone portable sonne. C’est Didier Bonnet qui l’appelle. Le directeur et fondateur de l’Adrets se trouve au café en compagnie de deux personnes. En allant les rejoindre, Mourad peste. Il vient d’apercevoir une femme jeter sa poubelle. « Et voilà ! Elle le met à côté du local. Tout va s’envoler », se désole-t-il. Si certains voisins oublient le travail qu’il effectue au quotidien, d’autres s’y intéressent de près. En l’occurrence, aujourd’hui, deux agents territoriaux d’une collectivité voisine sont venus observer la démarche de l’Adrets. Fin février sur France 3, le documentaire Les nettoyeurs, de Jean-Michel Papazian, avait mis les projecteurs sur le travail de l’association mené à Kalliste durant plus d’un an. D’écrans de télévision en salles obscures, ce film a trouvé écho dans la presse et porté l’Adrets sur le devant de la scène.

Rien ne prédisposait cette petite organisation, née en 2002, à défrayer la chronique. Mais son travail avait de quoi interpeller l’opinion. En témoigne Mourad : « Les gens jetaient des choses par les fenêtres. Des fois, c’était même des plaques électriques, des réchauds… On risquait de se les recevoir dessus, se souvient ce collaborateur des premières heures. Mais aujourd’hui, ça a changé. Les gens font plus attention. » Désormais, au pied des immeubles, l’évolution est visible. Les trouvailles insolites ont disparu. Le travail de Payet, Soulé ou Mourad reste cependant nécessaire au quotidien. Il s’agit d’une mission de longue haleine que chacun remplit à sa façon. Mourad, expressif, n’hésite pas à admonester les enfants qui oublieraient les règles de civisme. Payet, quant à lui, demeure réservé, balayant et nettoyant inlassablement. Par des réunions publiques, le directeur de l’Adrets tente également de sensibiliser les habitants. « En créant cette association, mon idée était d’aller dans des endroits difficiles : en déficit de prestation, sous tension, présentant des habitats indignes ou un environnement dangereux, avertit Didier Bonnet. Ensuite il faut travailler avec la population sur place, sinon ça ne peut pas fonctionner. » Partant du principe que « rien n’est une fatalité », le directeur mise en permanence sur le facteur humain.

C’est ainsi que l’Adrets a embauché chacun de ses salariés, dix au total, dans les quartiers où elle intervient. La méthode de recrutement semble rôdée. « Je vais dans la cité. J’organise une réunion publique et je présente mon projet, explique Didier Bonnet. Je laisse mon numéro de téléphone. Après, c’est vrai, ça ne se bouscule pas au portillon parce que ce type de boulot est très dévalorisé. » Il n’en demeure pas moins utile. Aussi l’Adrets essaie-t-elle de montrer l’intérêt de sa démarche auprès de partenaires publics. Ses principaux interlocuteurs se situent néanmoins dans le secteur privé. Car l’association se comporte comme une entreprise : démarchage des syndics de copropriétés et réponse à des appels d’offres pour essayer d’emporter les marchés. Ce même marché lui impose d’ailleurs un niveau de salaire équivalent au Smic.

Si Didier Bonnet agit comme un entrepreneur, il semble cependant peu frileux à signer des contrats à durée indéterminée avec ses salariés. « Ils sont tous en CDI, signale le directeur. Cela n’a de valeur que symbolique. Car, si demain nous n’avons plus de marché, nous mettrons la clef sous la porte. » De fait, chaque employé se voit ainsi investi d’une responsabilité sur le bon fonctionnement de l’entreprise. Pour Didier Bonnet, il est donc hors de question de les « fliquer ». « Cette boîte, c’est vous qui la portez, leur rappelle-t-il régulièrement. Si vous ne faites pas votre boulot, je ne servirai à rien. » Sur cet engagement de confiance, ils signent des CDI rémunérés au Smic, de préférence à temps plein, pour entretenir leur quartier, que ce soit à Kalliste (dans les quartiers Nord de Marseille) ou au parc Bellevue situé vers le centre de la ville. L’équilibre entier de l’entreprise repose ainsi sur tous.

Ramasser des ordures, balayer des escaliers ou tondre des espaces verts : aux yeux de Mourad, sa mission ne se résume pas à ça « Ce genre de boulot, vous ne le trouvez pas à l’ANPE, constate-t-il. On fait de tout, même de la médiation sociale. Je sais ce que c’est parce que j’en ai déjà fait pour la RTM (réseau de transports Marseille, ndrl). » À tel point que l’ouvrier se qualifie de « nettoyeur de l’extrême ». Preuve en est sur le terrain multisports vers lequel convergent presque tous les bâtiments du parc Kalliste. « Il m’arrive régulièrement le week-end d’organiser avec un ami des tournois de foot pour les enfants du quartier, note l’animateur en herbe.

Pour les récompenser, on demande aux commerçants de nous offrir quelques stylos et babioles. » L’Adrets aurait-elle les moyens de rémunérer ses employés le dimanche ? « Non, non, lance brièvement Mourad. C’est entièrement du bénévolat. » Après avoir porté la tenue de mécanicien, d’entraîneur de foot, de médiateur ou encore celle d’un intérimaire et connu le chômage, Mourad pratique désormais un métier hybride, en devenir. « Mon père serait fier de moi », assure-t-il, l’œil pétillant. Reste à pérenniser son poste… Lequel dépend de la volonté du syndic qui a attribué le marché à l’Adrets. Faut-il encore et toujours convaincre les gestionnaires de ces parcs immobiliers de la nécessité de l’action menée. Le match n’en est qu’au début. Pour preuve : au parc Kalliste, où sept syndics sont présents, un seul a fait recours à l’Adrets. « On me rétorque en permanence que mes tarifs sont très élevés, s’éberlue Didier Bonnet. Je ne peux pas descendre en dessous. Il faut bien payer les salariés et les charges !


[1Adrets - BP 75 - 13326 Marseille Cedex 5. Tél. 06 62 35 24 51 - adretsdb@wanadoo.fr


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