N° 893-894 | du 17 juillet 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 juillet 2008

Des jardins pour cultiver la solidarité

Caroline Lefebvre

Thème : Entreprise d’insertion

Près de Montbéliard, le chantier d’insertion les Jardins d’Idées, utilise le travail de la terre pour détecter les compétences de chacun, malgré les aléas climatiques, administratifs et financiers.

Au loin derrière les serres, dix silhouettes désherbent à la main une parcelle de pommes de terre. Ils ont vingt-huit, trente-huit ou quarante-sept ans, sont à pied d’œuvre depuis 7h 30 et regardent passer avec impatience les quelques minutes qui les séparent de 16h 30, la fin d’une rude journée de travail, tout en se faisant gentiment rabrouer par Nathalie Vernerey, maraîchère encadrante : « Les mauvaises herbes, c’est pas le nez en l’air qu’on les enlève ! »

Les Jardins d’Idées, sis à Bavans [1], à la périphérie de Montbéliard, font partie des nombreux Jardins de Cocagne dont le concept bien connu est né près de Besançon en 1991 et a essaimé depuis dans toute la France (lire l’interview). Trente-cinq personnes à la belle saison, une vingtaine l’hiver, viennent apprendre ou réapprendre à l’air pur le BA-BA des règles du monde du travail : respect des horaires, de l’autorité, des consignes, répétition des gestes, cadences…

Bénéficiaires des minima sociaux ou chômeurs de longue durée, ils ont été orientés par une assistante sociale, la mission locale, etc. Le statut : chantier d’insertion, « la forme la plus adaptée à un public très éloigné de l’emploi », estime Mehdi Manna, directeur de l’ensemblier qui abrite les Jardins d’Idées parmi sept autres structures (entreprises d’insertion dans le bâtiment et le recyclage d’électroménager, association intermédiaire, travail temporaire, etc.).

« Les Jardins d’Idées ont été créés en 1997 essentiellement pour toucher des femmes qui parfois n’avaient jamais travaillé, dans une zone de l’agglomération à la fois rurale et urbaine qui n’était pas couverte par les structures d’insertion. La mobilité est souvent un problème majeur de notre public », poursuit le directeur. Sur neuf hectares dont six cultivés, l’exploitation maraîchère de Bavans, conformément aux engagements du réseau Cocagne, garantit une production biologique, sans pesticides ni engrais chimiques, à ses « adhérents-consommateurs ».

Ces clients s’abonnent pour un an et vont chercher chaque semaine sur place ou dans les points de dépôt un panier de légumes de saison, parmi soixante-cinq variétés différentes, parfois oubliées (rutabaga, pâtisson). Environ trois cent cinquante familles en profitent, d’autres sont inscrites sur une liste d’attente que la structure espère résorber en développant son activité puisque, depuis 2007, la loi n’impose plus aux chantiers d’insertion de s’autofinancer à hauteur de 30 % maximum du budget.

« Cependant, notre croissance restera limitée car, comme la plupart des chantiers d’insertion, nous ne sommes pas préparés à ça, et les investissements en terrains seraient exponentiels, note Mehdi Manna, tout en déplorant la baisse des financements publics qui fragilise une activité jusque-là toujours à l’équilibre. On perd de l’argent tous les jours sur les Jardins, avec un déficit de 15 000 euros en 2007. Et encore, heureusement qu’ils sont adossés à l’ensemblier, qui permet un partage des frais. » Les difficultés liées à l’insertion s’ajoutent à celles d’une activité ingrate, dépendante d’aléas climatiques que l’absence de fonds propres empêche d’absorber. Durant l’hiver 2006, six serres se sont effondrées sous le poids de la neige et les Jardins ont dû faire appel à l’aide des collectivités locales et de l’Etat pour se relever.

L’instabilité du cadre légal est vécue comme un obstacle de plus, alors qu’un conventionnement sur trois ans pourrait garantir une stabilité des dispositifs et des financements. « Chaque année de nouvelles dispositions alourdissent la part de notre travail administratif », remarque Vincent Dangel, conseiller en insertion professionnelle présent quatre matins par semaine sur l’exploitation pour le suivi social. Avec l’arrivée des nouveaux contrats aidés, contrat d’avenir et contrat d’accompagnement dans l’emploi, les bénéficiaires passent désormais douze mois maximum sur le chantier (contre parfois deux ou trois ans avec les CES et les CEC). « L’équipe se renouvelle entièrement chaque année entre mars et juin, souligne Nathalie Vernerey. N’importe quel employeur aurait du mal à faire face à cela. »

Tâches pénibles

Les nouveaux venus ne savent pas ce qu’est une binette, ne reconnaissent pas les légumes. Il faut tout leur apprendre, parfois même la nécessité de ranger et de nettoyer le matériel le soir. Malgré une visite de l’exploitation avant la signature du contrat, certains ne sont pas préparés à la pénibilité des taches, sous la pluie, dans le froid. « Les premiers mois, ça ne s’est pas très bien passé, il faut du temps pour que le corps s’habitue », explique Dalila, trente-huit ans, qui voudrait retrouver son métier de médiatrice sociale. « C’est cependant un milieu moins angoissant pour certains que le monde de l’industrie, souligne Mehdi Manna. Et voir pousser les légumes est gratifiant. »

Les trois encadrants maraîchers font passer les personnes accueillies par tous les postes, dans la limite de leurs capacités physiques : semis, compost, binage, préparation des paniers, livraison, etc. « On repère les compétences transférables à d’autres emplois : la minutie pour planter une graine, le soin apporté à la confection d’une cagette, la conduite de la camionnette », précise Nathalie Vernerey. La jeune coordinatrice, qui a « par hasard » débuté dans un CAT après un BTS de production florale, semble prendre avec humour les situations les plus délicates, « ces messieurs qui ne veulent pas être commandés par une femme » ou « ces dames maghrébines qui découvrent l’indépendance » : « J’en ai fait divorcer plus d’une ! » Pas de langue de bois, elle reconnaît que dans ses équipes « il y a de tout » : ceux qui veulent juste bosser un an pour toucher le chômage, ceux qui ont un vrai projet, ceux qui sont motivés, ceux qui ne le sont pas du tout.

« Le message primordial à faire passer aux participants, c’est qu’ils travaillent pour eux, même si ce n’est pas évident d’admettre qu’on remplit cent vingt sacs de compost pour la même rémunération que le voisin qui en fait quatre-vingts. » Mehdi Manna insiste sur le décalage entre les exigences des financeurs, qui réclament une sortie des mesures vers de l’emploi classique (CDI, CDD ou formation qualifiante), ce qui concerne seulement 14 % des cas, et les réalités du terrain : « Un an, ce n’est pas suffisant pour la plupart de ces personnes qui ne peuvent pas tenir trente-cinq heures, ne savent pas toujours lire ou simplement prendre le bus. » Même les formations classiques ne leur sont pas adaptées. C’est pourquoi, durant les mois creux de l’hiver, est proposée une initiation aux gestes de base du métier, aux règles d’hygiène et de sécurité, aux mathématiques et au français pour pouvoir se repérer parmi les parcelles codées avec des chiffres et des lettres. Mais, là encore, il faut des trésors d’imagination pour trouver les bons dispositifs.

Si « les bénéficiaires du chantier intègrent de plus en plus souvent une entreprise d’insertion ensuite », plus de la moitié, selon le bilan d’activité des Jardins, ne poursuit pas son parcours vers l’emploi. Un problème de santé détecté qui doit d’abord être réglé, un déménagement, une maternité, l’abandon dans un certain nombre de cas… mais impossible de savoir ce que sont devenus ces jardiniers éphémères trois ou quatre ans après, ce qui fait dire au directeur que « aujourd’hui, personne n’est capable d’évaluer l’efficacité des mesures d’insertion. » Et pourtant ça marche, « on en a des preuves vivantes », insiste Mehdi Manna, persuadé que « dans 90 % des cas, cette démarche amène du mieux dans la situation personnelle et professionnelle. »


[1Les Jardins d’Idées - 5 bis rue Sous roches - 25550 Bavans. Tél. 03 81 92 61 80


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