N° 885 | du 22 mai 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 mai 2008

La prostitution : champ de bataille des associations

Marianne Langlet

Thème : Prostitution

Une sorte de guerre se joue entre les associations qui interviennent auprès des prostituées. Une guerre idéologique selon qu’elles considèrent la prostitution comme une inadaptation sociale ou comme un métier. Positions qui conditionnent également le travail social réalisé sur le terrain : faire sortir les personnes de la prostitution ou bien reconnaître aux travailleurs du sexe des droits équivalents à tous les citoyens. Deux approches si éloignées l’une de l’autre, qu’elles n’ont même pas réussi à s’unir dans une opposition commune à la loi de sécurité intérieure et à ses effets dramatiques sur les personnes prostituées.

Elles le répètent depuis cinq ans. Les associations qui interviennent spécifiquement dans le champ de la prostitution ne cessent de dire que la loi de sécurité intérieure (LSI), votée le 18 mars 2003, est une calamité pour les personnes prostituées, notamment celles qui travaillent dans la rue (LS n° 757 du 16 juin 2005). Elle pénalise le racolage passif [1] d’une amende de 3750 € et d’une peine de prison de deux mois. Ce texte entrave, par ailleurs, le travail de lien fait par les associations.

Désormais considérées comme délinquantes, les personnes se cachent, quittent les centres villes, s’isolent. Les agressions, dont elles sont la cible, augmentent. Les violences policières aussi puisque ces personnes, devenues clandestines, n’osent plus porter plainte et sont à la merci de l’impunité ressentie aussi bien par les agresseurs que les policiers. Précarisées, les pratiques à risque – rapport sans préservatif – sont parfois acceptées parce que les clients proposent alors un tarif plus élevé. Ce même constat revient dans la bouche de tous les responsables associatifs et pourtant, tous ne le disent pas de la même manière. Surtout, ils ne font pas front uni pour contraindre les responsables politiques à abolir ce texte. Pourquoi ?

Clivages exacerbés

« Les associations spécifiques pour les prostituées s’inscrivent dans une philosophie, une conception de ce qu’est, pour elles, la prostitution et cela conditionne le type d’assistance qu’elles choisissent d’apporter aux personnes », explique Lilian Mathieu, sociologue, chargé de recherches au CNRS [2]. Or, ces conceptions s’opposent avec une grande violence. Violence qui s’est, en outre, vivement exacerbée depuis le début des années 2000. « L’arrivée visible, à la fin des années 90, de prostituées de l’Est sur les trottoirs des grandes villes, alliée à une forte médiatisation qui a donné dans le sensationnalisme, a interpellé les pouvoirs publics. Des riverains, exaspérés par les nuisances, les ont également sollicités », analyse Lilian Mathieu.

La nomination de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur en 2002 a ajouté de l’huile sur le feu. Il a fait de la répression son discours et l’élection présidentielle d’alors s’est focalisée sur le thème de l’insécurité. « La représentation de la fille de l’Est, nécessairement manipulée par des proxénètes, forcément connectée à la mafia, à la fois victime et coupable, a fait des prostituées de rue l’incarnation de l’insécurité. Dès lors, la répression contre les prostituées était légitimée comme un moyen indirect d’atteindre les proxénètes », ajoute Lilian Mathieu. Un débat public s’est alors engagé sur l’attitude à avoir à l’égard de la prostitution. Les clivages entre les différentes approches se sont exacerbés à tel point que les associations qui s’inscrivent dans l’une ou l’autre de ces approches ont jugé inimaginable une contestation commune de la loi de sécurité intérieure.

Pourtant, cette loi a été qualifiée, par les uns comme les autres, de prohibitionniste, approche que les deux camps récusent, puisqu’elle pénalise les proxénètes mais aussi les prostituées. Exemple le plus flagrant de la discorde : au lendemain du vote de la loi, les associations de santé communautaires, les collectifs de prostituées, soutenues par les associations de lutte contre le sida comme Act-up ou Arcat, ont organisé une manifestation pour demander son abrogation. Quelques jours plus tard, les associations abolitionnistes, soutenues par des mouvements féministes, en ont organisé une autre avec la même revendication. Pourquoi une telle dissension ?

Le règne de l’abolitionnisme

La France a fermé ses maisons closes en 1946. La loi dite « Marthe Richard » a mis fin à la réglementation de la prostitution qui existait jusqu’alors. Aujourd’hui, le terme de réglementarisme qualifie donc une approche qui appuie l’encadrement légal de la prostitution et notamment la réouverture des maisons closes. Depuis 1946, la France a tourné le dos à cette conception et est entrée dans une époque abolitionniste. L’objectif est l’abolition de la prostitution sans pour autant réprimer les personnes prostituées. Il s’agit, d’une part, d’un long processus d’éducation sociale pour faire disparaître la demande et, d’autre part, d’un accompagnement des personnes dans une démarche de réinsertion sociale. « Les associations de type abolitionnistes s’inscrivent dans un rapport moral à la prostitution, pense Lilian Mathieu. Elles la considèrent comme une inadaptation sociale, une expression paroxystique de la domination masculine qui, en soit, la disqualifie. »

Dès lors, les personnes prostituées sont des victimes d’un système prostitutionnel contre lequel il s’agit de lutter. Le mouvement du Nid s’inscrit dans cette approche, c’est l’une des associations les plus anciennes dans ce champ et l’une des plus présentes puisqu’elle a des délégations dans la plupart des régions de France (lire le reportage). Son coordinateur national, Samuel Prieur, conteste avoir un jugement moral : « Nous ne jugeons pas, nous ne disons pas : la prostitution, c’est bien ou c’est mal. Nous disons qu’il y a des personnes qui souffrent dans la prostitution et qu’il faut les aider à s’en sortir. »

L’association, qui fait partie de la collégialité du comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), mouvement et services de l’église catholique, conditionne toutefois son aide à la sortie de la prostitution. Samuel Prieur détaille les étapes d’action de l’association : « Nous allons rencontrer les personnes, pour un premier contact, sur les lieux de prostitution, mais nous considérons que ce n’est pas le meilleur endroit pour parler librement avec elles. Nous leur donnons donc rapidement nos coordonnées et nous leur expliquons que nous avons des permanences, dans tous les départements où nous sommes présents, où nous pouvons les accueillir dans des locaux neutres. Là, nous allons prendre le temps pour déconstruire l’histoire de la personne afin de comprendre ce qui l’a amenée dans la prostitution. »

L’association estime ce passage obligatoire afin que la personne ait un meilleur regard sur son histoire. « Lorsqu’elles disent qu’elles ont choisi ce métier, nous cherchons à savoir si elles l’ont vraiment choisi et voir les éléments de leur vie qui les ont poussées dans la prostitution, poursuit Samuel Prieur. Nous arrivons alors souvent à une phase importante pour nous : la personne va reconnaître qu’elle n’a pas choisi d’être prostituée et dire qu’elle veut s’en sortir. » Au mouvement du Nid, c’est uniquement à partir de ce moment-là que l’aide à la réinsertion commence. Samuel Prieur qualifie les associations de santé communautaires de « réglementaristes » et leur reproche « d’aider les personnes à s’inscrire dans la prostitution. »

Rejoindre le droit commun

« Nous ne sommes pas réglementaristes », assurent pourtant la plupart des associations de santé communautaires que sont, par exemple, le Bus des Femmes à Paris (lire le reportage), Cabiria à Lyon (lire le reportage) ou Grisélidis à Toulouse (lire interview). Nées de la lutte contre le sida au début des années 90, elles ont d’abord eu une approche pragmatique, dans l’urgence : il fallait faire de la prévention pour faire face au sida. Dans cette même optique, elles considèrent que les personnes prostituées sont celles qui connaissent le mieux le monde de la prostitution et sont les mieux placées pour faire de la prévention auprès de leurs pairs et de leurs clients.

Ces associations sont donc souvent constituées à part égale par des travailleurs sociaux et des travailleurs (ses) du sexe. Leur travail se base essentiellement sur un accompagnement des personnes pour faire valoir leurs droits. « Ces associations ne considèrent pas nécessairement la prostitution comme une inadaptation sociale qui frapperait des victimes mais comme un domaine de compétences qui doit être reconnu et valorisé parce que cette approche est utile à la prévention », analyse Lilian Mathieu.

La loi de sécurité intérieure et ses conséquences catastrophiques sur la prévention - perte du lien avec les associations, pression des clients pour des rapports sans préservatif, précarisation des personnes prostituées – a engendré une forte mobilisation de ces associations et une « volonté de prendre en main une réflexion politique sur ce que l’on veut pour la prostitution », avance Marie-Élisabeth Handman, anthropologue [3].

Cette volonté se traduit notamment, depuis deux ans, par la tenue d’assises de la prostitution [4] afin « de réfléchir à une possibilité de statut, une forme de néo-réglementarisme, qui ne consisterait pas du tout à revenir aux maisons closes, qui étaient bien souvent lieux d’esclavage pour les femmes. L’idée est plutôt d’obtenir un statut de travailleur indépendant », explique Marie-Élisabeth Handman. Entrer dans le droit commun et jouir de la protection sociale, du système de soins, de la protection vieillesse, est l’objectif majeur de cette reconnaissance de la prostitution comme d’un métier à part entière.

C’est d’ailleurs pour cela que le terme de travailleur du sexe est utilisé par ces associations. Pour Marie-Élisabeth Handman, cette reconnaissance doit nécessairement s’accompagner d’un retrait de tous les articles du code pénal qui concernent le proxénétisme. À ses yeux, les vrais proxénètes peuvent être poursuivis par de multiples autres articles du code alors que les articles sur le proxénétisme « rendent la vie des personnes prostituées extrêmement difficile et contribuent à leur stigmatisation parce qu’ils touchent toutes les personnes qui sont en relation privée ou de travail avec elles, explique Marie-Élisabeth Handman. Un chauffeur de taxi qui les conduit à leur lieu de travail, un petit marchand de préservatifs dans les bois, toute personne qui rend des services à une prostituée est passible de proxénétisme. » La levée de ces articles leur permettrait également de se constituer en association ce qu’elles ne peuvent faire aujourd’hui sous peine d’être poursuivies pour proxénétisme aggravé.

Or, une des grandes revendications des assises de la prostitution et des personnes prostituées qui s’y rendent est de pouvoir s’approprier la parole sur leur propre activité. L’association Les Putes, créée par des travailleurs du sexe et anciens militants d’Act-up dont ils ont repris les méthodes, en est le plus récent exemple. « Nous ne vendons pas stupidement notre corps : nous proposons des services sexuels », assure-t-elle.

Se réapproprier l’insulte, en faire le nom de l’association, transformer le stigmate en fierté, faire valoir les compétences des personnes, l’association a eu, pour Marie-Élisabeth Handman, le mérite de « donner un bon coup de fouet à la réflexion sur la prostitution. Elle est à l’origine de la Pute pride (défilé sur le modèle de la Gay pride ndlr), une manière très actupienne de redonner confiance en soi à des personnes ultrastigmatisées depuis des siècles. » Un « groupuscule très minoritaire », en décalage complet avec la réalité multiforme du terrain et qui disparaîtra aussi vite qu’il est apparu, selon Samuel Prieur. Les tirs de missiles entre camps adverses ne sont pas prêts de s’interrompre.


[1Nouveau délit, il punit « le fait, par tout moyen, y compris par une attitude même passive, de procéder publiquement au racolage d’autrui en vue d’inciter à des relations sexuelles en échange d’une rémunération ou d’une promesse de rémunération. »

[2Auteur, entre autres, de La condition prostituée, éd. Textuel, septembre 2007

[3Elle a notamment dirigé avec Janine Mossuz-Lavau, politologue, l’ouvrage collectif La prostitution à Paris, éd. de la Martinière, 2005

[4Les premières assises ont donné naissance au collectif Droit et prostitution


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