N° 885 | du 22 mai 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 mai 2008

Soutenir les femmes chinoises qui se prostituent

Katia Rouff

Le Lotus Bus, de Médecins du Monde, assure des permanences pour les femmes chinoises qui se prostituent à Paris. À ces personnes isolées, ne parlant pas le français, il propose un programme de réduction des risques, d’accès aux soins et aux droits.

L’action de Médecins du Monde auprès de femmes prostituées chinoises démarre en 2002. Dans les permanences du programme d’échanges de seringues à Château Rouge et à Strasbourg Saint-Denis, l’équipe constate que de nombreuses femmes chinoises viennent régulièrement chercher des préservatifs, visiblement parce qu’elles se prostituent. Avec l’aide d’interprètes chinois, elle les oriente vers les lieux d’accès aux soins et aux droits, notamment le Centre d’accueil de soins et d’orientation (Caso) de l’association.

En 2004, baptisée Lotus Bus [1], la mission obtient un financement propre de l’Observatoire de l’égalité femmes/hommes de la Ville de Paris. En 2006, le programme d’échanges de seringues quittant le giron de Médecins du Monde, elle acquiert un bus et propose des permanences aux femmes prostituées chinoises dans quatre sites parisiens. Deux salariés et une trentaine de bénévoles – dont vingt sinologues - assurent les permanences.

Liées par une dette

Les femmes qui fréquentent le Lotus Bus sont pour la plupart originaires de métropoles du Nord-Est chinois, où les usines ont fermé. Agées en moyenne de quarante-cinq ans, souvent divorcées, elles viennent en France dans l’espoir de travailler pour payer les études onéreuses de leur unique enfant, devenu adolescent ou jeune adulte. Seules, coupées de tout réseau familial et social, elles doivent rembourser la dette contractée auprès des passeurs pour financer leur voyage (de 7 000 à 15 000 €). Ne maîtrisant pas la langue, ces femmes se retrouvent souvent exploitées par des compatriotes du Sud. Elles travaillent dans des ateliers de confection ou auprès d’enfants, pour un salaire très bas, voire inexistant. Vivant dans des dortoirs onéreux, déboutées du droit d’asile, sans papiers et sans ressources, elles sont très vulnérables.

Certaines se tournent alors vers la prostitution. « Ces femmes subissent de nombreuses violences, déplore Mélanie Quétier, coordinatrice de la Mission Lotus Bus. La loi de sécurité intérieure de 2003, pénalisant le racolage passif, les rend vulnérables, les expose aux violences et laisse les agresseurs impunis, car elles n’osent pas porter plainte. » Leur statut de sans-papiers les fragilise, les clients le savent et certains en profitent. L’un d’eux a affiché dans le quartier d’une femme, un texte illustré de sa photo, affirmant qu’elle est contaminée par le virus du sida. « Pour une histoire aussi cruelle qu’on nous a confié, combien, moins dramatiques, nous sont tues ? », s’inquiète la coordinatrice.

Après quelques mois de prostitution, les femmes se protègent a minima, apprenant quelques mots de français pour laisser penser qu’elles le parlent et cachent leur statut de sans-papiers. «  Nous essayons de parler avec elles, mais souvent elles estiment qu’il n’existe aucun recours, poursuit Mélanie Quétier. Elles se trouvent dans une situation paradoxale : nous leur assurons qu’elles bénéficient de droits dans un pays où la police les pourchasse et les arrête. Comment pourraient-elles ne pas se sentir perdues ? »

Le tabou de la sexualité et du sida

Les permanents et les bénévoles du Lotus Bus bénéficient d’une formation interne sur la réduction des risques (utilisation du matériel délivré : préservatifs, gel lubrifiant…), les infections sexuellement transmissibles, mais aussi sur la culture chinoise afin d’aborder la sexualité ou le sida, deux sujets tabous en Chine. Ils doivent aussi composer avec ces femmes qui ne s’identifient pas à des prostituées, préférant dire qu’elles « travaillent dans la rue ». Ils les orientent auprès d’un réseau de partenaires pour l’accès aux soins (aide médicale d’Etat, CMU…) et aux droits (demande de droit d’asile, de titre de séjour pour raisons médicales…) : Caso, Association Pierre Ducerf pour l’accompagnement juridique et socioprofessionnel, Les amis du Bus des femmes, une association qui accompagne les personnes prostituées et peut notamment leur fournir une domiciliation administrative…

En 2007, le bus a compté une file active de 446 personnes. Chaque année, quelque 150 nouvelles femmes prennent contact avec lui.


[1Lotus Bus - 62 bis avenue Parmentier - 75011 Paris. Tél. 01 43 14 81 65. mail : lotusbus@medecinsdumonde.net


Dans le même numéro

Dossiers

« Nous voulons rejoindre le droit commun »

Entretien avec Isabelle Schweiger, travailleuse du sexe en formation d’assistante sociale et salariée de l’association de santé communautaire Grisélidis à Toulouse.

Lire la suite…

Cabiria : au côté des travailleurs du sexe

À Lyon, l’association Cabiria mène un travail autour de trois pôles : une action de santé communautaire sur le terrain, des travaux de recherches sur les travailleurs du sexe et la migration, et l’accès au savoir et à la culture par le biais de l’université solidaire.

Lire la suite…

Une prostitution qui a changé de visage

La délégation parisienne du Mouvement du Nid soutient les femmes qui désirent sortir de la prostitution et se reconstruire. Depuis une dizaine d’années, elle rencontre en majorité des femmes originaires de pays de l’Est et de pays africains anglophones.

Lire la suite…

La prostitution : champ de bataille des associations

Une sorte de guerre se joue entre les associations qui interviennent auprès des prostituées. Une guerre idéologique selon qu’elles considèrent la prostitution comme une inadaptation sociale ou comme un métier. Positions qui conditionnent également le travail social réalisé sur le terrain : faire sortir les personnes de la prostitution ou bien reconnaître aux travailleurs du sexe des droits équivalents à tous les citoyens. Deux approches si éloignées l’une de l’autre, qu’elles n’ont même pas réussi à s’unir dans une opposition commune à la loi de sécurité intérieure et à ses effets dramatiques sur les personnes prostituées.

Lire la suite…