N° 885 | du 22 mai 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 mai 2008

Une prostitution qui a changé de visage

Katia Rouff

Thème : Prostitution

La délégation parisienne du Mouvement du Nid soutient les femmes qui désirent sortir de la prostitution et se reconstruire. Depuis une dizaine d’années, elle rencontre en majorité des femmes originaires de pays de l’Est et de pays africains anglophones.

Mercredi après-midi dans les locaux de la délégation parisienne du Mouvement du Nid. Charly [1], quinze mois, tee-shirt marron bordé de bleu et baskets oranges, sillonne la pièce réservée à l’accueil mères-enfants, attiré par le tapis de jeux, les livres et les jouets mis à sa disposition. Ce tout nouveau lieu, inspiré des Maisons vertes créées par Françoise Dolto, est animé par quatre bénévoles (stagiaires psychologues et éducatrice spécialisée en formation). Il permet aux femmes enceintes et aux mères de se rencontrer et d’échanger avec des professionnels. Dans les pièces voisines, plusieurs femmes d’origine africaine en situation irrégulière ont rendez-vous avec un bénévole qui les aide à constituer un dossier pour l’obtention d’un titre de séjour, d’autres viennent rencontrer la personne référente qui leur offre, chaque semaine, écoute et soutien.

La délégation parisienne du Mouvement du Nid est constituée d’une quinzaine de bénévoles actifs [2]. Plusieurs soirs par mois, un duo homme/femme va à la rencontre de personnes prostitué (e) s à Paris. Objectifs : nouer un premier contact avec elles, venir régulièrement afin qu’elles s’habituent à rencontrer des personnes extérieures à la prostitution, tisser un lien de confiance, inviter les femmes à la permanence parisienne du Mouvement et orienter les hommes vers des associations spécifiques. « Tisser ce lien de confiance est un travail de longue haleine et demande de la constance, souligne Jacques Milard, responsable adjoint de la délégation parisienne. Ces personnes subissent le poids du milieu de la prostitution, avec ses phénomènes d’emprise et de déstructuration. Les mettre en confiance nécessite du temps. »

En une dizaine d’années, le public rencontré par les bénévoles parisiens a changé de visage. Aux personnes prostituées françaises et maghrébines, ont succédé un grand nombre de femmes originaires de pays de l’Est (Albanie, Roumanie…), puis d’Afrique anglophone (Sierra Léone, Nigeria…) Aujourd’hui, elles représentent 80 % du public accompagné. La plupart des femmes ont gagné la France sous l’influence d’un réseau leur ayant fait miroiter du travail. À la souffrance liée à la prostitution, s’ajoute la nécessité de régulariser leur situation, condition indispensable pour amorcer un travail de reconstruction.

Pour les personnes prostituées étrangères, ne parlant pas le français, la délégation de Paris a tout d’abord mis en place des cours collectifs de langue, afin d’établir un lien de confiance et les inciter à raconter leur histoire. « Certaines femmes, notamment celles originaires de pays de l’Est, sont victimes de mafias organisées, très dures, qui leur ont fait subir une sorte de « dressage », afin qu’elles soient dociles en France », rapporte Jacques Milard. « D’autres, d’origine Africaine, ont subi des « rites », menés par des sectes, qui les ont menacées de « sorts » ou de représailles en cas de rébellion », poursuit Charlette Vrolant, une autre bénévole. À ces femmes qui vivent dans la peur, parler de leur situation demande beaucoup de courage.

Aux femmes sans papiers, la délégation de Paris propose de constituer une demande de séjour s’appuyant sur la Convention de Genève du 2 décembre 1949 [3], ratifiée par la France en 1960, qui privilégie une politique abolitionniste. Considérant la prostitution et la traite qui lui est inhérente comme incompatibles avec la dignité humaine, les Etats signataires s’engagent – notamment – à leur apporter une protection et une aide à la réinsertion. Le Mouvement du Nid aide notamment les femmes accompagnées à rédiger leur histoire de vie pour se libérer de la prostitution, un récit qui sera utile à celles sans papiers dans la constitution de leur demande de titre de séjour. Mais l’heure est cruelle pour les personnes en situation irrégulière qui doivent s’armer de patience face au durcissement des lois liées à l’immigration.

En revanche, et en théorie, le fait de démarrer cette procédure les protège de l’expulsion en cas d’arrestation. La rencontre avec les bénévoles du Mouvement du Nid, leur accompagnement et leur soutien, permet chaque année à des femmes de prendre leurs distances avec la prostitution. L’obtention d’un titre de séjour ouvre une porte à celles sans papiers qui peuvent enfin songer à amorcer un travail de reconstruction. Le temps pour se réapproprier sa vie varie d’une femme à l’autre, chacune étant singulière et avançant à son rythme. « Il faut les pousser et les soutenir sans cesse, souligne Jacques Milard, le trajet de reconstruction n’est pas linéaire.  » Chaque année, la délégation parisienne accompagne environ cent cinquante femmes.


[1Le prénom a été changé

[2Mouvement du Nid - délégation de Paris - 81 rue Haxo - 75020 Paris. Tél. 01 42 82 17 00

[3Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui, esclavage, travail forcé, trafic de personnes, exploitation de prostitution d’autrui


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