N° 885 | du 22 mai 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 mai 2008

« Nous voulons rejoindre le droit commun »

Propos recueillis par Marianne Langlet

Entretien avec Isabelle Schweiger, travailleuse du sexe en formation d’assistante sociale et salariée de l’association de santé communautaire Grisélidis à Toulouse.

Quel regard porte votre association sur la prostitution ?

Trois grandes approches de la prostitution sont recensées : l’abolitionnisme, le prohibitionnisme et le réglementarisme, nous ne nous inscrivons dans aucune de ces trois approches puisque toutes considèrent la prostitution comme un fléau social et, en partant de ce principe, la parole des prostituées n’a jamais été prise en compte. Or, dans notre association, nous faisons un travail de réflexion en interne, et si possible au niveau national, qui comprend les personnes prostituées. Le deuxième axe de notre travail est de porter la parole des prostituées vers l’extérieur. Je suis moi-même issue du terrain de la prostitution, j’ai intégré l’équipe de salariés de l’association en 2001.

Est-ce que vous vous inscrivez dans le néo-réglementarisme ?

Ces termes ne me parlent pas. On parle aussi d’abolitionnisme humaniste, de nouvel abolitionnisme, mais, au bout d’un moment, il faut arrêter avec toutes ces terminologies qui éloignent du sens premier. À l’heure actuelle, les prostituées tentent d’ouvrir le dialogue sans intermédiaire, il faut parvenir à une réflexion concertée. Le néo-réglementarisme ressemble peut-être à ce que voudraient les personnes prostituées mais il faut vraiment prendre en compte leur parole, enlever la stigmatisation qui pèse sur elles, permettre un véritable accès aux même droits sociaux que les autres citoyens.

Quel statut souhaiteriez-vous obtenir pour les personnes prostituées ?

Nous ne voulons pas de statut à part. Nous voulons rejoindre le droit commun. Or, actuellement, les prostituées n’y ont pas accès. C’est un frein à leur autonomie, à une réorientation de carrière. Nous ne parlons pas de réinsertion mais de réorientation professionnelle. La nuance est très importante. Cela signifie que la personne peut poursuivre son activité puisque nous reconnaissons qu’elle y développe des compétences, nous légitimons ainsi également la source de ses revenus. C’est le premier pas vers l’autonomie.

Comment s’organise le travail de votre association ?

Nous avons un local ouvert quatre jours par semaine où les personnes viennent avec ou sans rendez-vous [1]. Nous possédons également un bus, véritable lieu d’accueil mobile qui nous permet d’aller à la rencontre des personnes. Nous sommes beaucoup sur le terrain et dialoguer avec nous ne nécessite pas d’avoir une demande particulière. Le bus favorise aussi les liens entre les différents groupes de personnes. Il permet la circulation d’informations ce qui, pour nous, est un devoir essentiel. Le savoir commence par l’information et la réflexion ne peut venir qu’après l’information. Si, au cours de nos rencontres, des demandes particulières émergent concernant l’accès aux soins, aux droits, etc. nous pouvons recevoir les personnes en entretien au local et les accompagner dans leurs démarches. Nous avons une équipe pluridisciplinaire. Je suis moi-même en formation d’assistante sociale.

Quel type d’information faites-vous circuler ?

Nous informons de tout ce qui peut se passer à tous les niveaux et qui, en général, ne transpire pas des sphères professionnelles, des colloques, des réunions. Nous transmettons cette information aux prostituées dans une volonté de transparence mais également pour surmonter la séparation actuelle des différentes sphères. Il existe un vieil usage qui consiste à parler de prostitution, de l’état des prostituées mais de ne jamais parler avec les prostituées. La distance est réelle entre ce qu’il se passe intra-muros dans des milieux qui se sont un peu auto érigés comme des spécialistes, les idées qui circulent dans les médias et la réalité du terrain. Il faut un travail de très longue haleine pour enfin faire entendre la voix des personnes, qu’elles s’expriment par elles-mêmes. Pouvoir s’exprimer, c’est aussi pouvoir se sentir légitime dans des colloques et des réunions, sans se sentir de trop. Je me souviens que des grands colloques s’étaient tenus lorsque j’étais sur le terrain et j’en avais été informée après coup. Je m’étais alors questionnée : comment se fait-il que nous n’en ayons pas été informées ? En réaction, cette question a, pour moi, été l’amorce d’une démarche de mobilisation.


[1Association Grisélidis - 2 impasse Belfort - 31 000 Toulouse. Tél. 05 61 62 98 61 - mail : griselidis@wanadoo.fr


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