N° 885 | du 22 mai 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 mai 2008

Cabiria : au côté des travailleurs du sexe

Bruno Crozat

Thème : Prostitution

À Lyon, l’association Cabiria mène un travail autour de trois pôles : une action de santé communautaire sur le terrain, des travaux de recherches sur les travailleurs du sexe et la migration, et l’accès au savoir et à la culture par le biais de l’université solidaire.

Cabiria [1] a d’abord été un projet expérimental pendant deux ans. Mené par l’Amicale du Nid et la DDASS, l’association a pris son autonomie en 1995, en embauchant ses deux premières salariées : une infirmière et une prostituée. « Il y a des personnes prostituées dans notre équipe de travail comme dans notre conseil d’administration. Pour nous, une prostituée avec dix ans de tapin possède dix ans d’ancienneté si elle devient animatrice de prévention. Elle connaît le travail du sexe, sait définir les besoins et peut mener une action autour de la santé communautaire. » Cette parité constitue la pierre d’angle de l’action de Cabiria. L’association s’est donc écartée de la vision du travail social tel qu’il est envisagé à l’Amicale du Nid. Pour la directrice actuelle de l’association, Florence Garcia : « À Cabiria, nous considérons qu’une personne qui se prostitue développe des compétences professionnelles en termes d’adaptation et de prévention. Ces compétences doivent être valorisées. »

La santé communautaire

L’association compte douze salariés permanents dont une équipe de terrain composée de deux éducateurs, deux animateurs de prévention, deux infirmières et trois médiatrices culturelles. Une équipe de jour et une équipe de nuit se relaient pour rencontrer les prostitué (e) s sur leur lieu de travail, en ville ou sur les routes nationales à l’extérieur de l’agglomération lyonnaise. Ces tournées, en voiture le jour et dans un minibus la nuit, permettent de maintenir les liens avec les travailleuses et travailleurs du sexe, faire connaissance avec les nouvelles venues, distribuer des préservatifs et assurer un travail d’information et de prévention. Cette action de santé communautaire se prolonge à la permanence du siège de l’association.

En plus des tournées, un accueil collectif est ouvert tous les matins. C’est un local au centre de Lyon, qui fait face à l’Hôtel de Ville. Le lieu se veut informel, ouvert à tous. Tout un chacun peut y prendre un café, échanger, parler boulot, abandonner quelques confidences sur sa vie. « Il y a des habitué (e) s qui restent quelques heures, d’autres ne s’arrêtent que le temps de la pause café, en attendant qu’un membre de l’équipe de Cabiria accède à leur demande », complète la directrice. L’après-midi, les salariés de l’association reçoivent en entretien individuel et surtout accompagnent celles et ceux qui le demandent en les escortant jusqu’aux structures médicales, les organismes institutionnels (préfecture, ANPE, Assedic…) et associatives [2].

Les médiatrices culturelles

Depuis une dizaines d’années, Cabiria a embauché des médiatrices culturelles. La première en 1999 était Albanaise, une autre est Nigériane. Issues de la même immigration, ces interprètes ont généralement traversé les mêmes galères que les migrant (e) s qui se prostituent. Elles se sont cassées les dents sur les mêmes difficultés pour obtenir un papier officiel et comprendre un système d’organisation à la française qui échappe complètement au nouveaux venus.

Linda Bakiu pratique la médiation culturelle à Cabiria depuis mai 2002. Elle chaperonne les usagers jusque chez le médecin, à l’hôpital, chez l’avocat, à la préfecture ou aux Assedic. « Imaginez que vous ayez à ouvrir un compte bancaire en Albanie. Il faut connaître comment fonctionne le système, illustre-t-elle. Ici, c’est pareil. Ce n’est pas tout d’avoir une interprète, il faut aussi décoder les règles d’organisation du pays, ce qui n’est pas une mince affaire ! En plus, le jargon ou le dialecte des filles change selon la région d’où elles viennent et selon leur niveau scolaire. Ce sont des petites choses, mais elles jouent un rôle déterminant pour que la relation soit empreinte de confiance dès le départ. »

Et puis, il faut attendre de trouver le bon moment pour que l’information traduite par la médiatrice culturelle soit intégrée. Les médiatrices culturelles apportent au reste de l’équipe des éléments de compréhension essentiels pour se figurer les réalités dans lesquelles se trouvent ces femmes. Elles favorisent la confiance. Et puis retrouver une langue amie, la nuit, dans le bus de Cabiria, facilite tout de suite le premier contact.

Gagner la confiance

« Les médiatrices culturelles nous aident à approcher avec un peu plus de réalisme les représentations que possèdent ces migrantes et qui sont parfois fort éloignées des nôtres. Ce sont des clés pour notre action », assure Florence Garcia. Pour beaucoup d’Africains, le sida est une maladie mortelle, qui emporte sa victime très rapidement dans un isolement social complet et d’atroces souffrances. C’est ce qu’ils ont vu dans leur pays et c’est la façon dont ils abordent le VIH en France. Dans certains pays, l’IVG n’est pas accessible ou les gens s’imaginent que la contraception peut provoquer des cancers. Dans d’autres, la pilule est mal vue et l’IVG est légale. Les migrantes arrivent avec ces habitudes et ces représentations. Les médiatrices culturelles apportent à l’ensemble de l’équipe des éléments pour appréhender les différentes réactions et les comprendre plus rapidement et plus précisément afin de faciliter le travail de prévention.

« Pourquoi les usagers ne nous disent-ils pas toujours la vérité, alors que nous travaillons pour eux ? », s’interroge un éducateur de l’équipe. « Parce que tu es juste un européen qui vit dans un monde développé, qui dit des choses que les migrants ne sont pas obligés de croire. Tu proposes des services gratuits, mais tu attends peut-être quelque chose en retour. Pour les usagers, les services gratuits sont suspects », tente d’expliquer Patience Obikohwe, médiatrice nigériane depuis un an et demi à Cabiria. « Il faut aussi expliquer que Cabiria ne donne pas de papiers, ni de carte de séjour !, ajoute-t-elle. La médiation culturelle va dans les deux sens, se faire comprendre par les usagers et les éducateurs ». Les médiatrices culturelles suivent également des formations aux premiers soins, à la législation des migrants, etc.

Le renouveau de l’université

En 2002, pour lutter contre la désaffiliation sociale et l’exclusion assez prononcée que traversent les personnes prostituées, Cabiria a mis en place l’université solidaire, citoyenne et multiculturelle de l’association. Il s’agit d’un système de formation continue relativement souple avec quelques cours fondamentaux : français, anglais, informatique et ateliers de danse, de chants, d’arts plastiques.

Cette université a trois ambitions : permettre d’apprendre librement, sans étiquette et à son rythme. Cette université a rencontré un franc succès. Elle emploie six vacataires à l’année. Les cours sont gratuits. Aucune formalité n’est demandée et l’assiduité n’est pas exigée. Il suffit de laisser son prénom et son année de naissance pour participer au cours. « Cet anonymat est plutôt une réussite », commente Florence Garcia qui, avant d’être directrice, fut professeure de français pendant cinq ans à l’université solidaire de Cabiria. « Les participants ne sont plus Rmistes, prostitués, toxicomanes ou chômeurs, ils n’ont pas d’étiquette préétablie comme c’est le cas dans certains dispositifs. Cette mixité fonctionne plutôt bien, dans une tolérance exceptionnelle. »

Le but de l’université est de revenir à la formation en dédramatisant le retour sur les bancs de l’école et ce que cela peut impliquer pour certains. Retrouver le goût et le plaisir d’apprendre, se réinscrire dans un groupe. La mixité du public est garantie par les partenariats que Cabiria a tissés avec d’autres associations de la région lyonnaise qui travaillent avec des femmes, des migrants, pour la réinsertion de publics souffrants de pathologies chroniques. Si l’absence d’assiduité est très confortable pour les participants, c’est un casse-tête pour les profs qui doivent composer tout au long de l’année.

Mais la formule semble réussir. Reprendre une formation après des années de prostitution demeure une véritable gageure. Les personnes prostituées, mêmes si elles en ont la motivation, se situent assez souvent hors de tous les dispositifs de retour à l’emploi proposés par l’ANPE ou accessibles aux bénéficiaires du RMI. Et même si elles peuvent y prétendre, beaucoup craignent le contrôle social que pourraient exercer ces dispositifs sur leur situation.

Sans formation possible, difficile de se projeter à moyen terme vers une autre activité. Enfin, si elles arrivent à décrocher une formation gratuite, dix mille autres choses sont aussi importantes que les cours. Elles ratent une fois, deux fois, et se font rayer des listes pour manque d’assiduité. « Cette modalité que nous proposons convient assez bien aux jeunes d’Europe de l’Est qui viennent d’arriver en France, sont en errance et ne possèdent pas forcément de droit de séjour. Ils ont besoin d’apprendre les bases du français et puis changent de ville assez rapidement. »

En fait, cette université sert de tremplin. Elle permet de reprendre confiance, de recréer du lien social. Les participants viennent pour un cours et s’inscrivent ensuite à d’autres. Et ils peuvent alors se sentir plus forts pour entamer une démarche de formation plus classique par la suite. Cette université connaît depuis plusieurs années un franc succès. En 2007, 170 personnes ont suivi les cours, avec une écrasante majorité de femmes malgré tout (70 %). La formation les aide aussi à se projeter dans l’avenir. L’université reste une entreprise fragile. En 2005, faute de financements seuls le français, l’informatique et l’atelier d’écriture avaient pu être maintenus.


[1Cabiria - BP 1145 - 69203 Lyon cedex 01. Tél. 04 78 30 02 65

[2En 2006, Cabiria a suivi activement 540 personnes et contacté 9597 travailleurs et travailleuses du sexe, dont 4198 la nuit, 1648 le jour et 3751 au local d’accueil de l’association. Elle a distribué 224 640 préservatifs, 2750 seringues, 2030 Stéricup et 1200 Stériflit


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