N° 857 | du 18 octobre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 octobre 2007

Un projet humaniste pour aider les femmes toxicomanes

Marianne Langlet

Thème : Toxicomanie

Anne-Lise Dehée a été coordinatrice d’un groupe d’auto-support de consommatrices de drogue vivant dans les squats. Présidée par Anne Coppel et soutenue par la mission squat de Médecins du Monde, cette tentative montre l’intérêt d’une telle approche mais également les obstacles qu’elle rencontre.

« Lorsqu’on m’a annoncé que j’étais séropositive en 1988, on me donnait trois années à vivre. Je me suis dit : cela ne va pas le faire, ma formation aux Beaux-Arts de Paris, c’est cinq ans ! ». Anne-Lise Dehée s’est donc battue, d’abord pour elle-même. « En me disant que quand je serais mûre, je renverrai l’ascenseur. » Lorsque les trithérapies arrivent enfin en 1996, elle passe de la survie à la vie et part voyager. En Roumanie d’abord, pendant deux ans, puis en Russie. Elle voit la situation des enfants des rues, va dans les hôpitaux, rencontre les premiers acteurs de la réduction des risques auprès des toxicomanes de Saint-Pétersbourg et décide, à son retour en France, de s’engager comme bénévole à la mission squat de Médecins du Monde.

Aller vers les femmes

Elle se rend compte que les femmes en squat sont minoritaires, souvent très isolées. Elle réfléchit à la manière dont elle peut « entrer en dialogue » avec elles en utilisant sa culture artistique, ses outils de plasticienne, son métier. Anne-Lise tente alors une rencontre individuelle, se rend seule dans les squats. Ses échanges avec Sacha, figure de proue de la réduction des risques en Russie, lui reviennent en mémoire. « Il me disait : si on pouvait offrir le bania (bain de vapeur) à tous les toxicos, cela leur ferait un bien fou ! ». Aller au hammam, c’est ce qu’elle décide de proposer aux femmes qu’elle rencontre. « Une idée simple : juste de se faire du bien. »

Au sein de l’association qu’elle a créée, A longue durée (ALD), qui a pour objet de développer de l’artistique avec du lien social et dont la présidente est Anne Coppel, sociologue et présidente d’honneur de l’association française de réduction des risques, elle lance un projet spécifique d’auto-support des femmes toxicomanes vivant dans les squats. Pendant plus d’un an, d’août 2005 à mars 2007, soutenue par la mission squat de Médecins du Monde, les activités se succèdent plusieurs fois par semaine autour de trois axes : ressources, corps et création.

Prendre sa vie en main

Le premier axe vise à « faire émerger un espace de paroles et de réflexion entre nous, les femmes, où puissent s’exprimer des problématiques spécifiques à chacune (…) en mutualisant les compétences, la solidarité et l’auto-support », spécifie le rapport d’ALD. Le lien avec des structures relais est ensuite pris en fonction des demandes des femmes. La rencontre avait lieu tous les mardis. À partir des désirs exprimés lors de ces rencontres, des projets de créativité personnelle ou collective ont pu être développés comme, par exemple, l’investissement d’une parcelle du jardin partagé, Ecobox, la réalisation photographique d’un calendrier 2006 détournant les instruments de la réduction des risques ou encore la présentation d’une collection de vêtements créée par l’une des femmes.

Le rapport au corps a été le troisième axe transversal du projet, parce que les conduites à risques, la précarité et la vie en squat malmènent le corps et placent la féminité au second plan. Mais surtout, insiste Anne-Lise Dehée, «  la première problématique de ces femmes n’est souvent pas la drogue et la rue mais des problèmes psychologiques lourds qui ne sont pas pris en charge. C’est bien pour cela que la première personne que j’ai fait embaucher, lorsque nous avons obtenu le financement du Fonds social européen, a été une psychologue. » Cette dernière a été partie prenante des deux séjours de rupture qu’a organisé le groupe.

Vision humaniste

« Une amie m’a prêté sa maison et nous sommes parties à neuf à chaque fois avec quatre accompagnants », raconte Anne-Lise. En fonction des produits que les femmes prenaient leur comportement était très différent, certaines étaient très actives le matin, d’autres le soir et la nuit. Il a fallu vivre pendant ce séjour avec toutes ces différences, apprendre à mieux se connaître. Et puis, souligne le compte rendu du séjour, quitter l’autre un instant, si elles sont en couple, partir loin de Paris, c’est « ré-exister en tant que soi ». « Nous avons vécu des moments d’une grande richesse même si l’énergie pour tout organiser était colossale », se souvient Anne-Lise. Il fallait également être prêt à faire face aux manques, aux angoisses, aux déprimes. « J’ai pris des risques, mais je pense que si on n’en prend pas, cela ne marche pas. Un vrai risque humain est de dire à l’autre : je t’accueille et je prends un risque en t’accueillant, mais j’ai envie de le prendre parce que tu le mérites et j’ai envie de partager cela avec toi. »

Un risque qui a porté ses fruits puisque sur les dix-huit femmes qui sont passées dans le groupe d’auto-support, sept ont réussi à se sortir de leur situation même si le recul de l’expérience n’est pas suffisant pour juger à plus long terme. Car l’expérience ne s’est pas poursuivie. Anne-Lise voulait passer le relais, son investissement personnel dans le projet a épuisé son énergie. Personne n’a repris le flambeau. Mais surtout, les bailleurs n’ont pas suivi : ils n’ont pas compris l’intérêt des trois axes d’activité du projet et proposaient à la coordinatrice de se concentrer sur un seul. « Or, je voulais absolument garder l’ensemble qui pour moi fait justement la richesse de cette initiative. Il ne fallait surtout pas compartimenter car dans cette unité globale, même si elle pouvait paraître éparpillée, les femmes trouvaient un endroit où s’accrocher et se reconstruire. Faire un seul atelier, par exemple santé, aurait tout de suite enfermé ces femmes », explique Anne-Lise Dehée.

Pour elle, il faut avant tout qu’elles prennent le temps de s’occuper d’elles, pour elles-mêmes et par elles-mêmes avant d’imaginer s’inscrire dans un quelconque projet. « Une vision humaniste, aujourd’hui insupportable à beaucoup, mais qui est pour moi la seule à défendre ».


Dans le même numéro

Dossiers

Femmes SDF à Grenoble : un autre regard

À Grenoble, une sociologue a créé une association après avoir, pendant deux ans, observé et noué des liens avec des femmes en errance.

Lire la suite…

Toxicomanie : corps malmenés, images écornées

Les femmes toxicomanes en errance ont, bien souvent, un rapport douloureux à leurs corps, objet de toutes les violences, violence des produits, violence de la rue, violence des hommes. Certaines structures les aident pour qu’elles se réapproprient une autre image d’elle-même.

Lire la suite…

« Aux yeux de la norme, les femmes toxicomanes enceintes cumulent tous les handicaps »

Christina Saliba Sfair est assistante sociale au sein du premier centre en France qui travaille sur la notion de soins et de parentalité avec des couples parents, consommateurs de drogue.
Propos recueillis par Marianne Langlet.

Lire la suite…

Etre femme, toxicomane et dans l’errance. Vers des dispositifs adaptés

Longtemps, les études sur les consommateurs de drogue ne distinguaient pas les hommes des femmes. Le vécu des femmes toxicomanes restait inconnu. Pourtant, au quotidien, les structures d’accueil qui rencontrent ces femmes se confrontent à des réalités bien différentes de celles des hommes.

Lire la suite…