N° 857 | du 18 octobre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 octobre 2007

Femmes SDF à Grenoble : un autre regard

Marianne Langlet

Thèmes : SDF, Toxicomanie

À Grenoble, une sociologue a créé une association après avoir, pendant deux ans, observé et noué des liens avec des femmes en errance.

« Lorsque les femmes arrivent au local, nous ne leur demandons ni leur nom, ni pourquoi et par qui elles ont été envoyées et si elles commencent à nous le dire, nous leur expliquons que cela ne nous intéresse pas. Nous les accueillons en tant que femmes. » Alors, seulement, pense Marie-Claire Vaneuville, débarrassée des étiquettes de toxicomane, alcoolique, psychiatrique, la personne retrouve une toute autre liberté face à elle-même. Marie-Claire Vaneuville est sociologue. Pendant deux ans, elle a mené à Grenoble une recherche-action auprès des femmes en errance. Une recherche qui a abouti à la publication d’un livre mais aussi à la création d’une association « Femmes SDF » qui tente, à partir des observations faites, une approche différente de celles des associations traditionnelles.

« L’errance n’est pas synonyme de « passage à la rue ». (…) L’errance n’est pas le sans-abrisme. (…) L’errance est profonde, psychologique, liée à une précarité matérielle dans la durée. (…) L’errance est un parcours » (1). La prise de produit est sa conséquence. Marie-Claire Vaneuville observe que ces femmes mettent travailleurs sociaux des institutions et des associations en difficulté. « De plus en plus de femmes « s’échappent ». Elles se faufilent, insaisissables. Elles profitent des hébergements, mais n’y restent pas. Elles peuvent consommer des services en pointillé pendant des décennies, mais elles n’arrivent pas à s’adapter. » Est-ce elles ou les institutions qui ne s’adaptent pas ? Un peu des deux pour la sociologue.

L’entrée en hébergement d’une personne dans l’errance peut être très angoissante. « Elles sont alors dans un lieu contenant, tandis que dans la rue, il n’y a plus de limite ». Et puis cet élément de la survie dans la rue - la quête de l’hébergement - trouve là sa réponse qui laisse alors place à la remontée de toutes les angoisses. « Elles viennent nous le dire parce qu’elles n’osent pas l’avouer à l’assistante sociale qui s’est tellement débattue pour obtenir ce logement ou cet hébergement ; certaines même arrivent à se faire expulser. » Le passage de la rue à l’hébergement doit être accompagné, soutenu. C’est la volonté du local de Femmes SDF [1].

Un cocon

« Ce local ne ressemble à rien qui pourrait évoquer de mauvais souvenirs comme l’hôpital et les lieux d’accueil du social, décrit Marie-Claire Vaneuville. Ici, il fait chaud, c’est chaleureux, les fauteuils sont moelleux, il y a une baignoire, nous avons investi dans deux bons matelas et sommiers pour que les femmes retrouvent le plaisir d’un bon lit lorsqu’elles veulent dormir en journée. » Les locaux ont été choisis, décorés par le groupe de femmes rencontrées lors de la recherche-action. Elles disent maintenant que c’est un cocon. Le but est qu’elles se l’approprient.

C’est pourquoi les murs sont nus. Les femmes sont invitées à y laisser leur trace. « Mais ce n’est toujours pas gagné, note Marie-Claire Vaneuville. Elles veulent passer inaperçues, invisibles, pour elles, laisser une marque sur un mur est un risque. » L’invisibilité est une stratégie de survie à la rue, « c’est une question de vie ou de mort face à la violence inimaginable qu’elles subissent », juge Marie-Claire Vaneuville donc pour ne pas mourir, elles évitent de se faire repérer, apparaissent, disparaissent, se faufilent. « C’est une attitude de défense mais aussi de culpabilité et de honte », analyse Marie-Claire. Une honte bien plus profonde que celle que peuvent éprouver les hommes dans la même situation. « Un désamour de soi tel qu’il provoque parfois des cassures très graves », remarque Marie-Claire qui observe que de nombreuses femmes n’ont aucun désir de soins alors qu’elles ont parfois des blessures importantes.

Retrouver le désir

Elle se souvient de cette femme qui refusait de faire soigner sa main cassée. Elle expliquait qu’ainsi elle pouvait « encore sentir quelque chose ». Leur offrir un espace confortable pour qu’elles retrouvent le désir de quelque chose est la volonté de l’association. Parce que « leur problème n’est pas une question d’insertion, mais d’existence », écrit Marie-Claire Vaneuville. C’est pourquoi il est, pour elle, absolument nécessaire de trouver d’autres lieux d’accueil, des lieux à bas seuil de contraintes, sécurisés et sécurisants, des lieux d’ancrage qui permettent aux personnes de retrouver leur identité, de renouer avec leur féminité, de se réapproprier des rituels, des lieux enfin où aucun projet n’est construit pour elles. « C’est la personne accompagnée qui choisit le chemin. La personne qui accompagne ne choisit pas, elle suit la direction donnée. Si le chemin change, l’accompagnant ne donne pas d’avis, il s’adapte, car il n’a aucun « projet » pour la personne accompagnée, pas de « normes » à faire accepter », explique Marie-Claire Vaneuville. À elles de s’inventer le lieu, de le vivre, d’y retrouver les gestes du quotidien, à leur rythme et en tenant compte des autres, ainsi peut-être pourront-elles, un jour, se réapproprier leur propre vie.


[1Local Femmes SDF - 1 rue Aimé-Berey - 38000 Grenoble. Tél : 04 76 70 35 29


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