N° 857 | du 18 octobre 2007 | Numéro épuisé

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Le 18 octobre 2007

« Aux yeux de la norme, les femmes toxicomanes enceintes cumulent tous les handicaps »

Entretien avec Christina Saliba Sfair, assistante sociale au centre Horizons

Christina Saliba Sfair est assistante sociale au sein du premier centre en France qui travaille sur la notion de soins et de parentalité avec des couples parents, consommateurs de drogue.
Propos recueillis par Marianne Langlet.

Qui accueillez-vous ?

Notre travail est reparti en pôles adultes, enfants et hébergement. Nous avons onze places d’appartements thérapeutiques et neuf places à l’hôtel. L’équipe du pôle adulte compte deux médecins pédopsychiatres et un psychiatre, un psychothérapeute, deux assistantes sociales, trois éducateurs, deux infirmières et une secrétaire d’accueil. Au niveau du pôle enfants, nous avons trois éducatrices de jeunes enfants et un psychologue.

Enfin, une équipe de deux psychologues, un travailleur social et des éducateurs travaille spécifiquement sur les appartements et à l’hôtel. Les femmes et les hommes qui arrivent ici sont volontaires pour le soin et parents. Les femmes ne sont donc plus dans l’errance une fois prise en charge ici, même si elles ont pu l’être avant et si beaucoup font des allers-retours entre le soin et l’errance. Ici, nous signons un contrat d’accompagnement. La durée d’hébergement en appartement thérapeutique est fixée jusqu’aux trois ans de l’enfant mais la moyenne est en réalité de un an et demi, deux ans.

Depuis la mise en place des traitements de substitution, nous voyons arriver de plus en plus de couples alors qu’auparavant nous accompagnions essentiellement des femmes seules. De même, nous travaillons beaucoup avec les maternités pour sortir de l’équation quasi automatique : femmes enceintes toxicomanes égale placement à la naissance. Même si quelques services continuent de refuser les mères usagères de drogue, nous arrivons à bien collaborer avec certaines maternités comme celle de Port Royal par exemple.

Quel travail sur la parentalité faites-vous ?

Pour la femme, la grossesse et la naissance sont des moments très fertiles de retour sur son histoire, son enfance. Le travail psychologique est alors très riche. Il peut être très positif ou, à l’inverse, très déstabilisant pour certaines femmes qui dépriment complètement et ne sont pas capables de se confronter à leur maternité. Nous essayons d’impliquer le parent à 100 %.

Pour nous, il s’agit de l’investir pleinement dans tout le travail de soin de l’enfant. Sauf si vraiment ce dernier n’attend pas – la prise en compte du temps de l’enfant est toute la difficulté dans notre travail – et que le parent ne coopère pas, nous tentons d’éviter au maximum le placement. Quand parfois il est nécessaire pour la protection de l’enfant, nous le travaillons avec les parents. Mais, en général, nous arrivons bien à avancer ensemble. L’essentiel est que nous proposions aux personnes une reconnaissance de leur rôle de parent. Nous voyons en eux d’abord des parents avant de voir des toxicomanes.

Quel regard porte la société sur cette parentalité ?

Le produit, la drogue, est perçu comme morbide et il fait peur, beaucoup plus que l’alcool qui pourtant fait des ravages bien plus considérables. Mais ce ne sont pas les mêmes registres de transgression par rapport à la norme et, de ce fait, ce ne sont pas les mêmes conséquences sociales et psychosociales. Les femmes toxicomanes enceintes cumulent tous les handicaps du monde aux yeux de la norme. L’imaginaire social pense que la femme qui consomme est stérile et ne doit pas avoir d’enfant.

Mais non ! C’est une femme comme tout le monde. Le désir d’enfant, de reconnaissance, de transmission – d’autant plus chez ces femmes qui d’invisibles deviennent visibles avec leur statut de femme enceinte – existe chez elles comme chez les autres. Sans leur reconnaître ce droit, il est impossible de travailler avec elles. Si nous considérons que leur grossesse est un accident, nous attaquons – et de quel droit ? – leur féminité. Nous faisons, également en ce sens, un énorme travail avec les professionnels des autres centres de soins pour les toxicomanes afin que leur regard sur ces mères change.


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