N° 857 | du 18 octobre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 octobre 2007

Etre femme, toxicomane et dans l’errance. Vers des dispositifs adaptés

Marianne Langlet

Thème : Toxicomanie

Longtemps, les études sur les consommateurs de drogue ne distinguaient pas les hommes des femmes. Le vécu des femmes toxicomanes restait inconnu. Pourtant, au quotidien, les structures d’accueil qui rencontrent ces femmes se confrontent à des réalités bien différentes de celles des hommes.

« Clémence [1], sort de la douche ! ». L’équipe de l’Espace femme de la Boutique Charonne presse la cadence, Clémence traîne. Elle a pourtant rendez-vous avec un centre pour soins dentaires. Elle se fait refaire toutes ses dents. Sa bouche édentée signe sa consommation de crack [2]. La refaire est pour elle un premier pas dans « sa grande démarche de réinsertion sociale » ironise Annie Garnier Muller, responsable de l’Espace femme. Une ironie pour faire la nique au découragement face à des parcours de femmes semés d’espoirs et d’abattements, d’allers et retours entre les lieux de consommation, de vie – squats, rue, hôtels, structures d’urgence -, les structures associatives – programmes d’échange de seringues, accueils de jour, boutiques, centres spécialisés de soins aux toxicomanes (CSST). Une fuite en avant qui parfois apparaît sans fin. Clémence est de celles-là, elle est connue de la Boutique Charonne depuis de nombreuses années. Pourtant, qui peut dire que cette énième démarche de soin ne marquera pas pour elle le premier pas vers l’ailleurs ?

La part des femmes

La Boutique Charonne, structure d’accueil bas seuil [3] des femmes toxicomanes, est l’une des rares associations à Paris - et même en France - qui leur est exclusivement destinée. Les consommateurs de drogue sont majoritairement des hommes et pourtant, depuis, toujours, les structures d’accueil rencontrent des femmes. Certains observateurs signalent même une augmentation constante de leur nombre. L’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) note « qu’environ un cinquième des personnes qui se lancent dans une démarche thérapeutique en vue de remédier à leur consommation de drogue en Europe sont des femmes (20 %) ».

En France, l’hôpital Marmottan, destiné aux soins des personnes toxicomanes, déclare, en 2005 et 2006, une part féminine de 18 % de sa file active [4]. Le bus Gaïa, anciennement bus méthadone de Médecins du Monde, qui circule à Paris, enregistre près de 15 % de femmes sur les personnes qui viennent au programme méthadone du bus mais souligne que le programme d’échange de seringues rencontre lui près de 35 % de femmes. « C’est une clientèle que nous voyons plus sur le terrain d’action, près des lieux de deal, que dans le bus », explique Alain Géant, assistant social du bus.

Pourquoi ce décalage ? Ces structures ne répondent-elles pas ou mal aux besoins des femmes ? Dans son rapport d’activité 2004, l’association Espoir Goutte d’Or note : « Dans les structures d’accueil bas seuil, la fragilité des femmes vis-à-vis des hommes est mise en évidence de façon tout à fait particulière, par leur isolement, voire leur désarroi quant aux situations d’exclusion et de violences auxquelles elles doivent faire face dans leur quotidien. » Les toxicomanes femmes sont moins accessibles aux structures institutionnelles ou associatives, le constat est confirmé par tous les intervenants. Même au niveau européen. Le rapport annuel sur l’état du phénomène de la drogue en Europe révèle des signes alarmants. Il constate que les hommes sont plus nombreux à mourir de surdose, puisqu’ils sont largement majoritaires en nombre. Toutefois, le rapport ajoute « Si les décès par surdose de personnes du sexe masculin ont diminué d’environ 30 % au sein de l’Union européenne entre 2000 et 2003, le nombre de ces décès n’a baissé que de 15 % dans la population féminine au cours de la même période. »

Haute voltige

Dès lors, les auteurs s’interrogent : est-ce que les mesures de réduction des risques ne seraient pas moins efficaces pour les femmes que pour les hommes ? Par ailleurs, l’étude révèle un taux relativement élevé de prévalence au VIH constaté parmi les femmes pratiquant l’injection. En moyenne générale de 13,6 % en Europe, elle est de 21,5 % pour les femmes. « Plus souvent actives dans la prostitution, elles sont plus vulnérables à l’infection par le VIH », avance pour explication le rapport. Malgré ces constats inquiétants, peu de réponses existent sur le terrain. Les quelques structures existantes se plaignent d’un manque de reconnaissance. Comme si, là encore, il fallait se battre pour faire reconnaître la place des femmes. Mais également le travail que certains s’engagent à faire auprès d’elles. Parfois, un travail de haute voltige.

« L’autre jour, je parlais avec une femme qui était venue dormir deux jours de suite, raconte Elodie Lacour, éducatrice spécialisée au Sleeping [5], un centre d’accueil de nuit parisien pour toxicomanes qui réserve six lits aux femmes. Je lui ai dit : je suis contente que tu sois revenue, cela serait bien que tu reprennes ton traitement (de substitution), tu as l’air fatiguée, viens te reposer. Elle me répond : « mais tu sais bien » et s’énerve. Je lui dis qu’elle n’a pas besoin de m’en parler si elle ne le veut pas. Elle lance alors : « mais non, tu sais bien que je craque, je continue de craquer, je continue de fumer le caillou, je suis désolée, c’est pour cela que je suis dans cet état là ». » Depuis cet aveu, Elodie ne l’a plus revue. « J’ai touché quelque chose, je me suis penchée sur son cas et cela a suffi pour qu’elle disparaisse », analyse-t-elle.

Parce que, parfois, l’arrêt est plus douloureux que la fuite. « Lorsque nous parvenons à les aider à refaire surface, à trouver des ressources, elles renouent un peu avec leur passé, témoigne Alain Géant. Elles font alors les comptes de ce qu’elles ont perdu, de ce qu’elles tentent de récupérer avec le désir de reprendre le cours de la vie tel qu’elles l’avaient laissé avant la drogue, avant l’errance. » Une mission bien souvent impossible et la douleur de ce constat peut les mener à des mises en échec répétées. « Tu ne te rends pas compte, j’ai trouvé enfin un petit peu de confort, expliquait une femme à Elodie. J’ai peur que demain, tout s’arrête, donc je préfère retourner à la rue. » La fuite en avant est un moyen pour éviter un retour sur le passé extrêmement douloureux. Toute démarche administrative demande des explications, le passage devant une assistante sociale exige de se dévoiler un peu, de se raconter, une torture pour ces femmes qui ont souvent des enfants placés et une histoire faite de traumatismes qui commencent bien souvent dès l’enfance.

Dans l’enquête « Femmes en précarité », réalisée en 2004 par le groupe Femmes et précarité et soutenue par la Mission d’information sur la pauvreté et l’exclusion sociale en Ile-de-France (Mipes) et la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars), les professionnels attribuent aux femmes en surconsommation d’alcool et de drogue, un « passé traumatique, des violences parentales ou conjugales, un isolement familial, affectif et relationnel. » Annie Garnier Muller souligne une autre difficulté pour les travailleurs sociaux : les troubles psychiatriques dont souffrent beaucoup de ces femmes.

Conséquence ou cause de leur vie d’errance et de consommation ? Les avis sont partagés mais le constat est là : ces femmes qui cumulent toutes ces problématiques sont la plupart du temps rejetées des structures d’hébergement telles que les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) ou les appartements de coordination thérapeutique (ACT). Des structures qui, faute de moyens, sont dans une logique de gestion de la pénurie qui les pousse à refuser les situations les plus complexes. Ces refus sont parfois facilités par les femmes elles-mêmes qui les mettent souvent en échec ou refusent de s’y rendre.

Le temps du déclic

« J’ai trouvé une place à l’hôtel pour cette jeune femme enceinte de six mois mais elle n’y va pas, raconte Annie Garnier Muller. L’autre jour, je suis allée au Bus des femmes (une association d’accompagnement des personnes prostituées) avec elle. En sortant, je lui ai proposé de l’accompagner à cet hôtel tout proche. Elle m’a répondu : « oh non, j’ai attendu tout l’après-midi dans cette association, je ne vais pas maintenant aller à l’hôtel ». Elle est descendue du métro avant que je n’aie eu le temps de la convaincre. »

La Boutique Charonne [6] a également contacté le centre Horizons [7] pour mettre en place un suivi de sa grossesse mais la jeune femme ne s’est pas rendue aux trois propositions de rendez-vous (lire l’interview de Christina Saliba). Certaines femmes s’inscrivent ainsi dans une succession de petites avancées et de nouvelles fuites pendant de très longues années. « Il faut progresser à pas de velours, mais cela peut mettre des années avant qu’une femme intègre une structure et que nous puissions vraiment travailler », juge Elodie Lacour. L’échec est un mot à bannir, les travailleurs sociaux de ces structures ne veulent pas l’entendre, il faut sans cesse recommencer, y croire, « sinon j’arrêterais », dit Elodie. D’ailleurs, le déclic n’est jamais impossible. Lorsqu’il arrive, il semble souvent prendre par surprise les travailleurs sociaux.

Pourquoi maintenant ? Que s’est-il passé ? Certaines entament des démarches de soins après une nouvelle grossesse, un nouveau passage en prison (lire le témoignage d’une socio-esthéticienne). Le soin peut débuter par la reprise en main du traitement de substitution, la remise à jour des papiers administratifs (carte d’identité, RMI, couverture sociale…), le passage en postcure, certaines ont suivi ainsi des parcours exemplaires, souvent semés de quelques rechutes, parfois allant jusqu’à reprendre pied dans la vie professionnelle et renouer avec leurs enfants placés. Certaines replongeront peut-être quelques années plus tard, d’autres plus jamais. Quelle aura été la part jouée par le travail des structures ? Difficile de le juger. « Nous essayons de mettre de la continuité dans la discontinuité », pense Annie Garnier Muller.


[1Les prénoms ont été modifiés

[2Les femmes rencontrées par les structures bas seuil parisiennes sont principalement des usagères de crack. Le crack se présente sous la forme de caillou blanc, le « caillou » est d’ailleurs son surnom parmi les consommateurs. Il est composé d’une base de cocaïne alliée à de l’ammoniaque, du bicarbonate de soude ou de l’éther.

Le plus souvent fumé, il provoque un flash puissant quasi-immédiat mais de courte durée. « Le crack induit une précarité parce que c’est un produit sur lequel il faut revenir souvent puisque ses effets sont rapides, intenses et qu’il faut rapidement renouveler les prises », explique Alain Géant, assistant social du bus Gaïa. Il s’ensuit des courses effrénées au produit et des nuits passées dehors. Toutefois, la consommation de crack pendant plusieurs jours d’affilées peut être suivie, sans sensation de manque, de plusieurs jours d’arrêt qui peuvent donner l’impression au consommateur qu’il n’est pas dépendant. Chez les femmes rencontrées, l’usage de crack n’est pas forcément exclusif puisqu’il peut être cumulé à des produits de substitution (Subutex® ou Méthadone), parfois injectés, des prises de médicaments de type psychotropes, des antalgiques comme le Skenan®. « Il y a dix ans, nous observions surtout de la consommation d’héroïne et de cocaïne », se souvient Alain Géant.

L’arrivée des produits de substitution au milieu des années 90 a stabilisé la consommation d’héroïne, évité nombre de surdoses et permis une vie plus stable aux consommateurs. Aujourd’hui, les acteurs de la réduction des risques observent une montée des polytoxicomanies avec, à Paris, le crack pour produit phare, notamment chez les femmes.

[3Une structure d’accueil bas seuil est une structure d’accueil dite à haut seuil de tolérance ou bas seuil d’exigence

[4File active, ensemble des patients vus au moins une fois pendant la période de référence quels que soient le nombre et la durée de la prise en charge

[5Sleep-in - 61 rue Pajol - 75018 Paris. Tél. 01 42 09 55 99

[6Espace Femme - Boutique Charonne - 86 rue Philippe de Girard - 75019 Paris. Tél. 01 46 07 87 17

[7Centre Horizons - 10 rue Perdonnet - 75010 Paris. Tél. 01 42 09 84 84


Dans le même numéro

Dossiers

Femmes SDF à Grenoble : un autre regard

À Grenoble, une sociologue a créé une association après avoir, pendant deux ans, observé et noué des liens avec des femmes en errance.

Lire la suite…

Un projet humaniste pour aider les femmes toxicomanes

Anne-Lise Dehée a été coordinatrice d’un groupe d’auto-support de consommatrices de drogue vivant dans les squats. Présidée par Anne Coppel et soutenue par la mission squat de Médecins du Monde, cette tentative montre l’intérêt d’une telle approche mais également les obstacles qu’elle rencontre.

Lire la suite…

Toxicomanie : corps malmenés, images écornées

Les femmes toxicomanes en errance ont, bien souvent, un rapport douloureux à leurs corps, objet de toutes les violences, violence des produits, violence de la rue, violence des hommes. Certaines structures les aident pour qu’elles se réapproprient une autre image d’elle-même.

Lire la suite…

« Aux yeux de la norme, les femmes toxicomanes enceintes cumulent tous les handicaps »

Christina Saliba Sfair est assistante sociale au sein du premier centre en France qui travaille sur la notion de soins et de parentalité avec des couples parents, consommateurs de drogue.
Propos recueillis par Marianne Langlet.

Lire la suite…