N° 857 | du 18 octobre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 18 octobre 2007

Toxicomanie : corps malmenés, images écornées

Marianne Langlet

Les femmes toxicomanes en errance ont, bien souvent, un rapport douloureux à leurs corps, objet de toutes les violences, violence des produits, violence de la rue, violence des hommes. Certaines structures les aident pour qu’elles se réapproprient une autre image d’elle-même.

« Souvent, dans la douche, elles se décapent, parfois même à l’eau de Javel. Elles sortent écarlates. » Sylvie Marini est socio-esthéticienne. Elle travaille à l’Espace femme de la Boutique Charonne. Comme beaucoup d’intervenants auprès de ces femmes, elle pense que le rapport au corps est central dans leur problématique et doit être l’objet d’attention. Ce qu’elle décape ainsi, pour Sylvie, c’est un organe vivant : « La peau, c’est le contact avec l’autre mais c’est aussi l’enveloppe qui nous protège. » Elle tente de discuter avec elles de ces notions : « Mon travail est de l’ordre de la reconstruction de l’estime de soi. » Un vaste programme alors que beaucoup de ces femmes se cachent. Certaines masquent leurs plaies au visage sous des couches de fond de teint – le crack donne de terribles démangeaisons et parfois l’impression que des bêtes courent sous la peau. Elles dissimulent leurs mains très abîmées – autre effet du crack – sous de multiples épaisseurs de vernis à ongle. Mais leurs dissimulations font également partie de leur stratégie de survie dans la rue et les squats.

Prostitution

Dehors, elles sont la cible de multiples violences. « Elles se font agresser, violer, maltraiter par les hommes. Elles se disent objet », témoigne Elodie Lacour. Pour faire face, certaines développent une agressivité supérieure aux hommes. « Elles compensent leur fragilité par un excès d’agressivité qui donne parfois l’impression contradictoire que ce sont elles qui maltraitent leur compagnon », note Alain Géant. Si les femmes sont souvent solitaires dans la rue, c’est qu’à la différence des hommes elles n’ont pas de réseau, presque toutes disent avoir un compagnon, parfois à leur côté, quelquefois en prison. Le couple peut reposer – encore une fois bien plus souvent que chez les hommes – sur l’usage de drogue, le compagnon est alors le dealer, le partenaire de consommation, parfois aussi le mac.

Car beaucoup de ces femmes se prostituent pour financer leur consommation. Il arrive même que, dans le pire des cas, elles ne sortent plus des squats : elles s’y prostituent, y consomment en échange et y vivent. La grande majorité est dans le déni de la prostitution, elles ne vont pas vers les associations qui y sont dédiées. Elles sont d’ailleurs violemment rejetées par les autres personnes prostituées pour qui la consommation de drogue, bien qu’existante, est tabou ou cachée. Les femmes toxicomanes marginalisées sont également exclues sous prétexte qu’elles ne respecteraient pas les codes et les tarifs.

Refus des soins

Cette violence subie est perceptible dans leur corps même. Les travailleurs sociaux qui les côtoient l’attestent : elles vieillissent bien plus vite que les hommes, sont extrêmement maigres, perdent leurs dents. Leurs corps sont marqués par la consommation bien sûr mais aussi par l’extrême violence de leur quotidien. Et pourtant, elles utilisent très peu les quelques dispositifs de soin qui leur sont accessibles. Le centre de soins Sleeping teste, depuis quelques années, une consultation gynécologique dans ses locaux.

Malgré les multiples aménagements envisagés - absence des hommes pendant une après-midi par mois, proposition d’un repas, d’un groupe de parole avant la consultation -, rien n’y fait. Elles ne sont, chaque mois, que deux, trois femmes à rencontrer la gynécologue. Et celles qui le font sont généralement dans les prémices du soin. Des prémices qui surviennent parfois des années après les premiers contacts avec les structures d’accueil. Or, dans ces dernières, elles peuvent encore une fois se retrouver dans un milieu exclusivement masculin. Si la mixité est, à juste titre, défendue par le dispositif, la parité n’est pas la réalité. Une femme peut se retrouver, par exemple, en postcure entourée exclusivement d’hommes. Certains observateurs estiment que cela ne leur permet pas les retrouvailles nécessaires avec leur corps et leur féminité.


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