N° 1012 | du 31 mars 2011 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 31 mars 2011

Trois questions à Olivia Troupel-Cremel

Propos recueillis par Katia Rouff

Maître de conférences en psychologie du développement à l’Université de Toulouse II.

L’attachement fraternel peut-il jouer un rôle positif en cas de placement pour les enfants ayant subi de la maltraitance ?

La question est complexe. Très peu d’études mesurent l’attachement au sein des fratries et encore moins dans le cadre du placement. L’étude [1] que j’ai menée en 2006, auprès d’enfants « tout-venant », âgés de trois à onze ans, montre que, comme l’adulte, l’aîné peut être considéré par le cadet comme une figure d’attachement « relais » au niveau de la sécurité et de l’exploration.

En ce qui concerne la sécurité, il peut le réconforter en cas d’absence de l’adulte ou lorsque le niveau de stress n’est pas trop élevé. En ce qui concerne l’exploration, sa présence incite le plus petit à s’aventurer plus loin dans ses jeux que lorsqu’il est seul avec sa mère. Selon Gerald R. Patterson (1894), les « patterns » de comportements utilisés dans les interactions parent-enfant seraient généralisés aux interactions fraternelles. Ainsi, les attitudes pro-sociales des parents envers les enfants se répercuteraient sur les relations fraternelles, les rendant plus positives.

En revanche, les relations négatives parent-enfants contribueraient au développement de comportements agressifs entre frères. Nos travaux révèlent un lien étroit entre la qualité des relations fraternelles et l’attachement fraternel. Ainsi, plus les relations fraternelles sont positives et plus l’attachement fraternel est sécurisé. Enfin, en 2003, les travaux de Katherine Beauregard sur les enfants placés ont démontré que certaines fratries ayant connu la maltraitance peuvent devenir dysfonctionnelles ou au contraire plus proches. Ainsi, pour certaines fratries l’attachement fraternel va jouer un rôle positif et pour d’autres non.

Le fait qu’il n’y ait pas eu d’attachement sécurisé aux parents a-t-il une influence sur l’attachement entre frères ?

Les rares travaux concernant les enfants « tout-venant » montrent qu’un attachement sécurisé mère-aîné et mère-cadet entraîne une relation fraternelle positive. Plus l’attachement mère-aîné est sécurisé, plus l’enfant intériorise un modèle de relations protecteur et rassurant vis-à-vis de son cadet. À l’inverse, les attitudes maternelles autoritaires et intrusives, ainsi que l’expérience d’un attachement insécurisé de l’aîné avec sa mère, entraînent une interaction fraternelle conflictuelle. Nous pouvons donc faire l’hypothèse que la nature de l’attachement parent-enfants aura des répercussions sur l’attachement au sein de la fratrie.

Permettre aux fratries de vivre ensemble constitue-t-il une aide pour les enfants ?

Cela constitue une aide pour certaines fratries et pas pour d’autres. Les travaux de Katherine Beauregard sur les relations fraternelles lors d’un placement, séparé ou non, rapportent l’existence de deux types de relations entre sous-groupes au sein de la famille. Le premier effet montre que lorsque la diminution des interactions au sein d’un sous-groupe (les parents par exemple), entraîne l’augmentation des interactions au sein des autres sous-groupes (la fratrie), cette augmentation, sorte de compensation, concerne tant des aspects positifs (coopération, sollicitude…) que des aspects négatifs (agressions, violences diverses…). Le second effet – l’effet Spillover –, montre que les sentiments et les affects éprouvés dans l’un des sous-groupes se propagent dans un autre.

Ainsi, nous pouvons penser que pour certaines fratries séparées de leurs parents, le groupe fraternel va devenir encore plus soutenant. En revanche, quelques recherches démontrent l’impact négatif du groupe parental sur la qualité des relations fraternelles qu’elles soient fonctionnelles ou dysfonctionnelles.

En cas de placement, il faut donc toujours se poser la question de ce qui est le mieux pour l’enfant et essayer de prendre en compte les variables structurelles de la fratrie (nombre d’enfants, écart d’âges, sexe) et l’histoire de l’enfant dans sa famille. Dans une fratrie de trois, par exemple, un placement conjoint peut être bénéfique pour deux enfants et pas pour le troisième.


[1Attachement fraternel, styles de relations et des interactions de tutelle au sein des fratries de jeunes enfants : effet modulateur de la représentation des relations fraternelles de l’aîné. Thèse de doctorat


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