N° 1012 | du 31 mars 2011 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 31 mars 2011

La ressource du lien fraternel

Katia Rouff

Thème : Placement familial

Le village d’enfants SOS de Plaisir (Yvelines) accueille quatorze fratries. Agés de quelques jours à vingt et un ans, les enfants vivent avec leurs frères et sœurs dans une maison familiale animée par une mère SOS. Elle leur assure une stabilité affective jusqu’à leur majorité et même au-delà, en lien avec une équipe éducative pluridisciplinaire.

Colorée et spacieuse, la maison de Christine Lemoine, mère SOS – ou éducatrice familiale – a les murs tapissés de photos d’enfants. Christine vit avec deux fratries, soit six enfants, âgés de trois ans à dix-sept ans et demi. Les deux plus jeunes jouent sur ses genoux, un adolescent bouquine, sa sœur rentre d’une activité sportive. La maison vit. Christine qui s’est engagée à accompagner ces enfants jusqu’à leur majorité, représente pour eux une figure de référence et d’attachement stable. Son rôle ? « Donner de l’affection aux enfants et leur permettre de grandir dans une ambiance chaleureuse, sans pour autant me les approprier », explique cette professionnelle, par ailleurs jeune grand-mère. Au quotidien, elle travaille en duo avec une aide familiale [1] qui la remplace durant ses congés.

Le village d’enfants SOS de Plaisir se compose de dix maisons comme celle de Christine, situées dans un lotissement agréable de la ville dans lesquelles grandissent cinquante enfants [2]. L’accueil des fratries composées d’enfants jeunes est au cœur du projet de l’association nationale SOS Villages d’Enfants. La plupart des enfants accueillis sont placés par l’Aide sociale à l’enfance (ASE) par décision judiciaire et sur une hypothèse de placement de longue durée. Le plus souvent, une problématique familiale lourde justifie ce placement. Une équipe éducative pluridisciplinaire [3] accompagne chaque enfant dans son projet individuel jusqu’à son entrée dans la vie active et au-delà si nécessaire. Un référent de l’ASE assure le lien entre l’équipe du village, les parents et le juge des enfants.

Offrir aux enfants un cadre sécurisant

Dans l’association, la théorie de l’attachement est au cœur de l’accueil des fratries. Les enfants sont accueillis très jeunes, au moment où les liens d’attachement peuvent se mettre en place et pendant une longue période, ce qui évite les placements successifs, source d’insécurité. « Cet accueil permet à l’enfant séparé de ses parents de recréer une nourriture affective, émotionnelle et sensorielle avec ses frères et sœurs. Cela limite l’épreuve traumatique de la rupture des liens et toute réactivation de l’angoisse d’abandon, souligne Chantal Minssart, psychologue. Retrouver au quotidien, au sein de sa fratrie, les rythmes de vie usuels, leurs sonorités, leurs odeurs, leurs rites, bordent la désorganisation de leurs coordonnées identitaires. » En éloignant la crainte de l’abandon, cette sécurité de base indispensable leur permet d’exploiter et de s’approprier ce nouvel environnement.

Ainsi, ces enfants développent-ils, au fur et à mesure, une confiance en eux et une représentation cohérente de leur placement, qui permettent une structuration positive. La stabilité, la permanence des figures d’attachement par l’éducatrice familiale et l’aide familiale, proches de ces nourrissons et de ces jeunes enfants, favorisent ce sentiment constant et cohérent de sécurité. « La prise en compte des schèmes d’attachement et de leurs troubles dans la dynamique fraternelle est indispensable au bon accompagnement des enfants placés, tant au niveau de leur santé mentale que de leurs inscriptions sociales et professionnelles », poursuit la psychologue (lire l’interview de Olivia Troupel-Cremel). Une approche rigoureuse qui demande à l’équipe pluridisciplinaire une collaboration collective cohérente liée aux travaux de recherche en psychologie, psychanalyse, psychiatrie, éducation et pédagogie.

« Ce travail ne prend tout son sens que si le lien enfants-parents est maintenu et leur rôle possible développé. Cependant, toutes les fratries ne peuvent pas cohabiter et dans certains cas, le placement conjoint constitue même une contre-indication. En effet, il peut favoriser la répétition transgénérationnelle et celle des dysfonctionnements familiaux », conclut la psychologue. Aussi, lorsque l’admission d’une nouvelle fratrie est envisagée, l’équipe étudie son mode de fonctionnement et de relation afin d’évaluer la pertinence d’un placement conjoint. Si elle constate que des carences trop importantes rendent cette perspective inadéquate, elle peut suggérer d’autres solutions comme l’accueil de deux frères en village et l’orientation d’un troisième en famille d’accueil par exemple. Le souci de l’équipe éducative, en lien avec les partenaires (ASE ou structures) sera alors d’organiser des rencontres régulières pour l’ensemble de la fratrie.

Dans d’autres cas, où la rivalité entre frères et sœurs est trop importante, où les enfants ne peuvent faire confiance aux adultes du fait de trouble d’attachement précoce, ils doivent bénéficier de soins psychothérapeutiques individuels, de fratrie, ou familiaux extérieurs afin de rendre leur vie commune possible. Cependant, dans la grande majorité des cas, un travail d’étayage par l’équipe éducative permet à la fratrie de partager rapidement le même toit. « Nous proposons par exemple des groupes de parole de fratries afin que les frères et sœurs puissent vivre ensemble dans de bonnes conditions, illustre la psychologue. Lorsque les liens peuvent être maintenus, la souffrance de la séparation s’avère moindre et la compréhension des limites parentales advient moins douloureusement. Pouvoir dire à son frère ou à sa sœur : « Tu sais bien que cela maman ne peut pas le faire », aide l’enfant à moins idéaliser ses parents. »

Une autre priorité de l’équipe consiste à mener, dès l’arrivée d’une fratrie, un travail de restauration d’un climat de confiance avec les adultes. « Par la relation éducative nous montrons aux enfants qu’ils peuvent compter sur nous, souligne Pierre Danjou, le directeur. Nous leur donnons aussi la possibilité de comprendre la décision du magistrat. En effet, les raisons du placement, aussi difficiles soient-elles, doivent être énoncées et travaillées pour éviter à l’enfant de se sentir responsable de cette décision, de se positionner en victime et de reproduire les dysfonctionnements familiaux. »

L’équipe informe également les parents – qui conservent l’autorité parentale – de tout ce qui concerne la vie de leurs enfants (scolarité, santé, sorties…). Elle essaie de les impliquer le plus possible et de maintenir les liens. Savoir ce qu’il peut exactement attendre – ou pas – de ses parents aide aussi l’enfant à se construire. Quant à la vie avec ses frères et sœurs, elle permet, selon Christine Lemoine, de « se serrer les coudes », « de se confier chagrins et déceptions ». Un atout pour l’avenir. Une prévention de l’isolement qui menace souvent les enfants placés devenus adultes.


[1Les mères SOS et les aides familiales reçoivent une formation initiale et continue dispensée par l’Ecole des parents et des éducateurs

[2Contact : 01 30 79 67 67

[3Un directeur, deux chefs de service, quatre éducateurs, une éducatrice en formation, deux psychologues à temps partiel, les mères SOS et les aide-familiales


Dans le même numéro

Dossiers

Trois questions à Olivia Troupel-Cremel

Maître de conférences en psychologie du développement à l’Université de Toulouse II.

Lire la suite…

« Former les accueillants pour donner du sens au placement »

ENTRETIEN AVEC Nathalie Savard, psychologue et chargée d’études à l’Observatoire national de l’enfance en danger (Oned), coordonatrice du dossier « La théorie de l’attachement. Une approche conceptuelle au service de la protection de l’enfance », 2010.

Lire la suite…

La théorie de l’attachement au service de la protection de l’enfance

Une étude récente [2] de l’Observatoire national de l’enfance en danger (Oned) met à disposition des acteurs de la protection de l’enfance un ensemble d’outils et de réflexions sur la théorie de l’attachement. Elle rappelle l’importance de sa prise en compte dans le placement d’enfants.

Lire la suite…