N° 1012 | du 31 mars 2011 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 31 mars 2011 | Propos recueillis par Katia Rouff

« Former les accueillants pour donner du sens au placement »

Thème : Placement familial

ENTRETIEN AVEC Nathalie Savard, psychologue et chargée d’études à l’Observatoire national de l’enfance en danger (Oned), coordonatrice du dossier « La théorie de l’attachement. Une approche conceptuelle au service de la protection de l’enfance », 2010.

Quelles sont les répercussions chez l’enfant d’un attachement « sécure », d’un attachement « insécure » et d’un « attachement désorganisé » ?

Le lien sécure permet à l’enfant de s’autonomiser progressivement et d’explorer le monde extérieur. Il constitue la base de son développement social, affectif et cognitif ultérieur. Lorsque son système d’attachement est activé, un enfant en détresse sait que sa figure d’attachement sera disponible et réagira de manière sensible à son besoin de proximité et de réconfort. Dans la « Situation étrange » [1] par exemple, la séparation avec sa mère ne le perturbe pas. Il recherchera sa proximité et son contact à son retour, avant de retourner à son exploration et à ses jeux.

A contrario, dans une situation de détresse, un enfant « insécure » aura moins confiance dans la disponibilité et la réactivité de sa figure d’attachement. Dans la « Situation étrange » par exemple, il manquera de réaction ou sera en état de détresse immédiat et particulièrement intense au moment de la séparation. Au retour de la figure d’attachement, il évitera son contact et adoptera un comportement indifférent à son égard. L’attachement insécurisé peut être un prédicteur de problèmes de comportements de type extériorisés et intériorisés de l’enfant, de difficultés socio-affectives, cognitives et scolaires, mais aussi de problèmes de régulation du stress. Ces conséquences s’observent souvent aussi chez les enfants maltraités.

Enfin, on parle d’attachement « désorganisé » lorsque dans la « Situation étrange » l’enfant a un comportement inadapté, manquant de stratégies cohérentes pour faire face à la séparation. Il peut s’exprimer de manière séquentielle ou simultanée, par des comportements contradictoires, des mouvements anormaux, des postures imprévisibles, de l’appréhension par rapport au parent ou un évitement de celui-ci, marqué par de la détresse et de la colère. Cette forme d’attachement est fréquente chez les enfants exposés à la violence ou victimes de maltraitance.

Comment peut-on repérer les troubles de l’attachement ?

Ils peuvent s’observer à travers les comportements de l’enfant vis-à-vis de ses principales figures d’attachement lorsqu’ils interagissent, se séparent ou se retrouvent. Tout d’abord, certains enfants n’ont pas réussi à construire de véritables liens d’attachement avec une personne en particulier et possèdent « un trouble de l’absence d’attachement ». On l’observe, par exemple, lorsqu’un enfant se montre immédiatement familier avec une personne étrangère ou s’accroche à n’importe qui en cas de détresse, sans chercher la proximité physique d’une personne en particulier.

Mais ce trouble peut également se manifester par une attitude de retrait permanente, l’enfant ignore les autres et semble ne s’intéresser à personne. Dans d’autres cas, il peut avoir construit une relation avec une figure d’attachement préférentielle mais fortement perturbée. On l’observe par exemple chez certains enfants qui cherchent sans cesse à attirer l’attention du parent inaccessible par des mises en danger permanentes, ou chez ceux qui ne manifestent aucune curiosité pour l’environnement, refusant toute séparation avec leur mère. L’enfant peut aussi se montrer hypervigilant et obéir de manière exagérée aux demandes de la figure d’attachement par crainte de lui déplaire et de provoquer chez elle une réaction de violence.

Enfin, certains enfants développent une attention particulière aux besoins psychiques et émotionnels de leurs parents, qui deviennent alors plus importants que les leurs. Identifiés, ces différents troubles peuvent plus spécifiquement se mesurer en termes de qualité d’attachement, à l’aide d’outils permettant d’évaluer les comportements ou les représentations d’attachement.

Selon l’étude de l’Oned, la théorie de l’attachement apparaît encore insuffisante dans la formation des professionnels de la protection de l’enfance.

C’est exact, pourtant sa prise en considération peut permettre de guider les actions et de comprendre, par exemple, l’importance de l’âge de l’enfant dans les décisions de placement ou d’adoption. Les études indiquent qu’un enfant adopté ou placé avant l’âge de douze mois aura un attachement comparable à celui de la population générale.

A contrario, le risque de développer un attachement de type insécurisé augmente avec une adoption ou un placement plus tardifs. La méconnaissance de cette théorie au niveau des cadres de la protection de l’enfance peut provoquer des placements successifs, quel que soit l’âge de l’enfant. Cette théorie permet aussi de mieux connaître et saisir les réactions de l’enfant et les techniques appropriées au besoin des situations. En revanche, sa méconnaissance peut amener le professionnel à ne pas comprendre les raisons pour lesquelles un enfant réagit mal au placement alors qu’il fait tout pour lui et à réagir de façon inadéquate.

Un exemple : l’enfant en famille d’accueil a souvent vécu de la violence ou de la négligence dans sa famille d’origine avec ses premières figures d’attachement. Par leurs comportements et leurs réponses à sa détresse, parfois source de sécurité, parfois source de peur, elles ont pu favoriser chez lui le développement d’un attachement désorganisé. L’enfant s’adapte à cette situation en apprenant à ne compter que sur lui-même et à se méfier de l’entourage. Ces expériences influencent son comportement envers le nouveau donneur de soin. Puisque dans le passé les réponses qu’il recevait n’étaient pas appropriées, dans sa nouvelle famille il risque d’éprouver des difficultés dans l’expression de ses sentiments et de ses comportements d’attachement. Il pourra exprimer des émotions négatives (colère, peur, refus d’être consolé) ou adopter des attitudes contrôlantes, punitives et autoritaires vis-à-vis des adultes qui l’entourent.

Le parent accueillant peut interpréter ces réactions comme le refus de son réconfort et se retirer, reproduisant ainsi – sans le savoir – le comportement initial du parent biologique. Le type d’attachement de l’enfant envers le parent de naissance risque d’être conservé dans sa famille d’accueil. D’où l’importance d’un accompagnement régulier de la famille d’accueil par un professionnel sensibilisé à cette théorie.

Que va permettre l’accueil de l’enfant au sein d’un établissement ou d’une famille d’accueil dans le cadre de la protection de l’enfance ?

Lorsque ni les parents ni la famille de l’enfant ne sont en mesure d’assurer ses besoins de protection, le placement constitue une solution alternative pour sa sécurité affective. L’accueil au sein d’un établissement ou d’une famille d’accueil lui offre un cadre sécurisant. Il va lui permettre de retrouver une sécurité affective grâce à l’instauration d’une relation privilégiée avec un adulte professionnel : éducateur référent en établissement ou assistant familial en famille d’accueil. Cela ne va pas toujours sans difficulté. Les premiers jours du placement, par exemple, peuvent réactiver le système d’attachement de l’enfant.

Ce nouveau placement le met face à un environnement et à des personnes inconnues, ce qui va activer ses stratégies de protection habituelles. Cependant, les figures d’attachement primaires sont et restent inaccessibles, ce qui maintient l’activation du système d’attachement de l’enfant. Dans ce contexte, le positionnement du professionnel accueillant n’est pas simple et demeure pourtant primordial. Ce n’est donc pas le placement en lui-même qui compte mais les nouvelles relations instaurées. Elles vont jouer un rôle de protection et de soin pour l’enfant. L’accueillant doit constituer une ressource fiable et apporter les soins nécessaires en complément ou en alternance d’un autre donneur de soins antérieurs, souvent un parent. La formation des accueillants aux besoins spécifiques d’attachement de ces enfants est donc particulièrement importante et un soutien adapté dans l’exercice de leur tâche s’avère indispensable pour donner un sens au placement.

Les recherches réalisées sur le devenir des enfants après leur prise en charge [2] montrent l’importance de la stabilité dans le placement.

Le placement offre à l’enfant la possibilité de créer de nouveaux liens avec une figure d’attachement alternative. Sa stabilité est particulièrement importante pour l’enfant et son développement ultérieur. En effet, ses figures d’attachement ne sont ni infinies, ni automatiques, ni interchangeables. Lorsque son parcours est instable – composé, par exemple, d’accueils multiples occasionnant de nombreuses ruptures sans que leurs capacités d’attachement n’aient pu être suffisamment évaluées –, l’enfant peut refuser de se lier avec sa nouvelle famille d’accueil afin de ne pas revivre l’expérience douloureuse de la séparation.

Certaines études montrent d’ailleurs un lien entre le nombre de placements vécus par l’enfant et un comportement d’attachement évitant. Il est bien évident que tout cela ne sera pas sans conséquences sur sa construction, son développement et sur son parcours ultérieur. La stabilité dans le placement est donc particulièrement importante.

La mise en place de rencontres entre parents et enfants placés joue-t-elle un rôle dans la qualité d’attachement des enfants ?

Le fait pour l’enfant d’être placé dans un milieu d’accueil sécurisant va lui permettre de porter sur ses parents un regard extérieur qui sera plus objectif. La durée du placement étant limitée, l’enfant doit envisager un retour dans sa famille. Il ne pourra s’opérer correctement que s’il y a eu un maintien du lien, d’autant plus que les parents vivent souvent le retrait de leur enfant comme une injustice. Les rencontres parents-enfant permettent donc de préserver l’existence et le maintien inconscient de ce lien même si elles paraissent sans communication et sans échanges.

Les études sur la question apparaissent encore controversées : certaines soulignent l’importance de ces rencontres pour le bien-être des enfants, d’autres affirment que le maintien de contacts favorise le développement d’un attachement évitant. Cependant, chaque situation étant unique, il faut prendre en considération l’histoire familiale de l’enfant mais aussi celle du parent, de ses éventuelles pathologies, de l’accompagnement mis en place, de la vision que possède le professionnel du parent et de la façon dont il prend soin du lien entre l’enfant et son parent biologique. Quoi qu’il en soit, les visites entre parents et enfants accueillis participent directement à la sécurité affective des derniers.

Quelle est la place de l’attachement dans le travail des professionnels de la protection de l’enfance ?

Le compte rendu d’une journée de l’Oned sur ce thème souligne que le questionnement autour des apports de la théorie de l’attachement revêt un intérêt pour les pratiques particulièrement présent chez les professionnels. En effet, les préoccupations relatives au maintien de l’enfant dans sa famille ou à la mise en place d’une mesure de suppléance, tout comme les questions de la nature du lien de l’enfant avec sa famille d’accueil ou sa famille adoptive lors d’un placement, les interrogent. La question de l’évaluation et de l’articulation entre la théorie de l’attachement et leur pratique professionnelle constituent des éléments importants dans leur travail. Tout comme le développement d’actions permettant la mise en œuvre concrète de cette théorie et leur apportant les connaissances et les techniques appropriées aux besoins spécifiques de ces enfants.

La théorie de l’attachement suscite également leur réflexion par la loi du 5 mars 2007 qui replace au centre des préoccupations l’intérêt et les besoins de l’enfant en lien avec les questions relatives à l’attachement en termes de sécurité et de stabilité. Enfin, ces connaissances paraissent indispensables à l’élaboration du projet pour l’enfant et soulignent également l’importance du rôle du psychologue de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) sur ces différentes questions.


[1La Situation étrange est un protocole expérimental mis en place par Mary Ainsworth entre 1969 et 1971. Il s’agit d’activer le système d’attachement de l’enfant qui se trouve dans une pièce, en induisant un léger stress par le départ et le retour de son parent. La situation se compose de huit épisodes (départ-retour) de trois minutes chacun, dont certains se déroulent en présence d’un inconnu. Les réactions de l’enfant sont ensuite examinées


Dans le même numéro

Dossiers

Trois questions à Olivia Troupel-Cremel

Maître de conférences en psychologie du développement à l’Université de Toulouse II.

Lire la suite…

La ressource du lien fraternel

Le village d’enfants SOS de Plaisir (Yvelines) accueille quatorze fratries. Agés de quelques jours à vingt et un ans, les enfants vivent avec leurs frères et sœurs dans une maison familiale animée par une mère SOS. Elle leur assure une stabilité affective jusqu’à leur majorité et même au-delà, en lien avec une équipe éducative pluridisciplinaire.

Lire la suite…

La théorie de l’attachement au service de la protection de l’enfance

Une étude récente [2] de l’Observatoire national de l’enfance en danger (Oned) met à disposition des acteurs de la protection de l’enfance un ensemble d’outils et de réflexions sur la théorie de l’attachement. Elle rappelle l’importance de sa prise en compte dans le placement d’enfants.

Lire la suite…