N° 889 | du 19 juin 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 juin 2008

Toxicomanie : quand la prévention passe par la création musicale

Mariette Kammerer

Thèmes : Toxicomanie, Musique

Créer un groupe de musique avec des usagers de drogues, une expérience tentée par Step, lieu d’accueil pour usagers de drogues du quartier de la Goutte d’Or à Paris

Vers 20 heures, les habitués se pressent au comptoir de Step à la recherche de seringues neuves ou seulement d’un café, d’un moment de convivialité, d’une oreille attentive. Ce lieu d’accueil pour usagers de drogues, ouvert du lundi au vendredi de 17h 30 à 22h 30, propose du matériel stérile, une orientation vers des lieux de soins ou un accompagnement social [1]. Les usagers de drogues peuvent y rencontrer une éducatrice, une assistante sociale, une infirmière et un médecin.

Step fait partie de l’association Espoir Goutte d’Or. « Nous avons été les premiers à distribuer des kits stériles pour les usagers de crack, rappelle Alberto Torres, responsable de Step, cela a permis de les approcher, les connaître et de commencer un travail de prévention. » L’association propose aussi des ateliers musique, informatique, sophrologie, coiffure et soins des pieds et des mains : « On soigne des abcès, des gangrènes, ces ateliers permettent de réparer des corps abîmés par la vie dans la rue, redonnent une dignité et sont un lieu d’échange privilégié avec les personnes », explique Alberto Torres.

Philippe Férin, permanent de l’association, anime l’atelier musique deux fois par semaine depuis trois ans. « Tout a commencé à l’occasion de la fête des dix ans de Step et c’est devenu un rendez-vous régulier ; aujourd’hui on a un groupe qui tourne pas mal, les Bolcheviks Anonymes », explique-t-il avant de se rendre au gymnase de la Goutte d’Or où ont lieu les répétitions. « À travers l’atelier musique, le but est de leur montrer qu’ils ont tous un talent, des choses à dire, à montrer », confie Philippe. Ce permanent de l’association, ancien usager de drogue, est graphiste de métier mais a toujours pratiqué la musique à côté de son travail et touche à tous les instruments. « Les ateliers sont une parenthèse dans la vie des gens, un rendez-vous fixe, structuré, où l’on se concentre sur la création et on oublie un peu le quotidien », observe Isabelle Lalart, éducatrice de l’association, qui participe à l’atelier.

Textes sur le crack

La répétition commence dans le gymnase de la Goutte d’Or. Une dizaine de personnes installent guitares, amplis, un orgue récupéré dans la rue, et commencent par une chanson de Thiéfaine des années 80, arrangée par le groupe, qui parle d’une fille violente et déjantée. Tout le monde est concentré, un jeune au solo de guitare et au chant, deux autres à la guitare sèche, Philippe à l’orgue et trois garçons aux chœurs. « J’ai réussi à instaurer un cadre de base : être à l’heure aux « répètes », faire attention au matériel, ne pas s’engueuler ou partir fumer pendant les morceaux », commente l’animateur. Le morceau est calé, il tourne. Le groupe est assez stable depuis plusieurs mois, mais pendant longtemps Philippe a dû improviser en permanence avec des gens et des niveaux différents à chaque séance. « J’ai commencé par leur apprendre le silence, écouter les autres, être ensemble, ne pas jouer tous en même temps, c’est à la fois un travail d’expression personnelle et d’organisation collective. »

Le principe est que tout le monde a droit à son heure de gloire, donc chacun peut choisir et interpréter deux morceaux, et en retour doit apprendre et accompagner les morceaux des autres. « Chacun amène ses influences musicales, punk, rap, blues, des reprises ou des textes qu’il a écrits.  » Des textes qui parlent du crack, de la rue, du sida, mais aussi de l’abbé Pierre, des personnes accueillies à Step. « Quand on s’est détruit pendant dix ans, ça fait du bien de construire quelque chose, et puis Philippe a une sacrée expérience », témoigne le garçon au solo de guitare. Il a connu Step alors qu’il était à la rue, mis à la porte d’un squat par les autres occupants. Un an et demi après il a remonté la pente et retrouvé un boulot, mais continue à venir aux ateliers, c’est l’un des piliers du groupe. « La musique redonne une identité, une part de rêve, de liberté, et les comportements évoluent, constate Philippe. Un gars qui arrivait toujours ivre aux « répètes » est venu la dernière fois à l’heure et très élégant. »

Tu deviens quelqu’un

Un des participants raconte le dernier concert avec des lumières dans les yeux : « On a joué dans un foyer Emmaüs, on s’était bien préparé, déguisé, il y avait plein de monde, des gars d’Emmaüs disaient des textes de slam entre nos morceaux, et l’association nous a payé le restaurant. » Les Bolcheviks Anonymes se produisent dans des bars, des associations, à la fête du quartier et dans des lieux d’accueil pour SDF. « C’est très important de faire des concerts, précise Philippe, quand le public t’applaudit tu n’es plus un cas social, tu deviens quelqu’un, un musicien et ça te fait tenir pendant une semaine au moins. » Les derniers concerts ont été filmés et seront projetés dans le local de Step. « Les gens se rendent compte qu’ils sont capables d’apporter quelque chose, de faire plaisir à un public », ajoute Isabelle Lalart. « Lors des concerts, ils prennent le métro sans resquiller, rencontrent les responsables de structures, mangent au restaurant, ça les change complètement de leur quotidien », renchérit Alberto Torres.

La répétition s’interrompt brusquement : une jeune femme, déjà mal en point avant le début de l’atelier, vient de s’écrouler par terre, sans connaissance et les autres essaient vainement de la ranimer. La jeune femme avait demandé à rencontrer le médecin de l’association au local de Step, qui ce jour-là était absent. Elle se réveille finalement en présence des pompiers, appelés par Philippe. Fièvre, abcès, hypoglycémie, alcool ? Un peu tout ça à la fois. Les pompiers proposent de l’emmener à l’hôpital et elle finit par accepter. Le matériel est rangé et les permanents repassent au local. « Pour nous, travailleurs sociaux, l’atelier permet une autre relation avec les usagers, c’est un outil formidable de dialogue avec eux, dans un lieu extérieur, neutre, qui n’est pas directement lié à l’usage de drogue », confie Isabelle Lalart. « Dans notre travail, c’est important de ne pas être là seulement pour donner à manger, fournir des seringues, mais susciter d’autres choses, des envies, de la création », conclut Alberto Torres.


[1Step - 56 Bd de la Chapelle - 75018 Paris


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