N° 889 | du 19 juin 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 juin 2008

Musique et travail social

Jacques Trémintin & Guy Benloulou

Thèmes : Médiation, Musique

La Fête de la musique, le 21 juin, est pour nous l’occasion de revenir sur les liens qu’entretient le social avec la musique. Nous sommes allés sur le terrain à la rencontre de professionnels qui travaillent au quotidien avec la musique. Qu’ils interviennent auprès de toxicomanes, de personnes âgées ou handicapées, ils sont unanimes pour affirmer que la musique permet une autre relation à l’usager tout en favorisant un travail rigoureux et en profondeur. Reportages et interviews

Des musiciens handicapés en tournée 

Unique en son genre, l’établissement et service d’aide par le travail Arc-en-ciel est entièrement consacré à la musique. Son groupe de musiciens Signes particuliers est composé d’artistes handicapés mentaux et psychiques et tourne depuis dix-sept ans.

Tout commence en 1981 par la création d’un atelier d’expression musicale pour les jeunes déficients intellectuels dans l’un des instituts médico-éducatifs de l’association de parents d’enfants inadaptés de l’Aube (APEI). Afin de permettre aux jeunes pensionnaires de continuer leur passion une fois devenus adultes, le centre d’aide par le travail, Arc-en-ciel, voit le jour en 1990 [1]. C’est le seul établissement de ce type exclusivement consacré à la musique et à la formation de musiciens professionnels.

Le groupe Signes particuliers est aussitôt créé, il est composé de huit artistes et de quatre techniciens en situation de handicap mental ou psychique. Les chansons qu’il propose passent du registre intimiste à des rythmes plus rock, alliant pudeur et poésie et portant un regard tendre sur la différence ou renvoyant à ce qu’il y a de spécifique chez chacun. Ses mélodies s’inspirent des Beatles ou de Laurent Voulzy, faisant retentir la cornemuse autant que vibrer les guitares acoustiques, sans oublier les voix des quatre chanteurs du groupe.

Depuis dix-sept ans qu’il tourne, Signes particuliers en a connu des scènes : 160 000 kilomètres parcourus, 45 000 spectateurs au cours de 375 concerts en France, en Suisse, en Belgique et dans les Antilles. Du Zénith au Printemps de Bourges, en passant par de nombreux festivals, il y a eu l’Olympia, en première partie du groupe breton Tri Yann. Signes particuliers c’est aussi cinq albums, dont deux enregistrés en public. Un certain succès donc…

Pour y entrer, il n’y a pas de prérequis en matière de connaissance musicale. L’orientation est aujourd’hui décidée par la maison départementale des personnes handicapées, qui a pris le relais de la Cotorep. Le groupe a peu évolué : en dix-sept ans, il a compté deux départs et un décès. L’énergie déployée tant sur scène qu’au moment des répétitions explique bien cette fidélisation. Le témoignage des musiciens l’atteste : ce qui leur crée le plus de sensation, c’est la force de la relation avec le public. Le handicap, ils n’y pensent plus quand ils sont sur scène.

D’ailleurs c’est en tant qu’artistes qu’ils se présentent, non en tant que handicapés. Ce qui compte, c’est ce que chacun se montre capable de faire. C’est cette prouesse toujours à renouveler qu’il s’agit de partager avec les hommes et les femmes qui se sont déplacés pour les écouter. Offrir un spectacle, c’est proposer un moment de bonheur avec ceux qui sont dans la salle. Tous les musiciens ne connaissent pas forcément la musique : il arrive à certains d’entre eux de travailler à l’oreille. Cette prestation instinctive donne un son bien particulier que le public ressent tout particulièrement : c’est la magie de la musique que de transmettre ainsi ses émotions…

Au cours des années, l’ESAT Arc-en-ciel a étoffé son action. Deux autres spectacles ont été créés en plus des concerts proposés par Signes particuliers. L’un, Auprès de mon arbre, regroupe un contrebassiste, un guitariste et deux chanteurs qui revisitent vingt chansons de Georges Brassens. L’autre propose un concert de percussions urbaines, prestation assurée par sept musiciens.

En 2003, l’ESAT lance à Troyes le festival Récréation. Cette manifestation réussit avec brio le pari d’offrir une scène aux artistes professionnels porteurs de handicaps. Souhaitant transformer ce brillant essai et surtout le pérenniser, conscient des énergies à mobiliser pour y arriver, l’ESAT impulse, en 2005, la création de T’âmes T’âmes [2]. Cette association, se destinant à « promouvoir, soutenir et développer des projets culturels en rapport avec le handicap », assurera les éditions 2005 et 2007 du festival qui réuniront des spectacles de musique, de danse, de cabaret et de théâtre. Certains seront ouverts à tous publics. D’autres seront joués dans les établissements, devant des personnes handicapées pouvant difficilement se déplacer.

T’âmes T’âmes prépare dès à présent la version 2009. Désireuse de faire profiter de son expérience, l’association se tourne vers le monde du handicap. Elle propose son soutien et son accompagnement à toute institution qui souhaite concevoir un projet artistique ou monter un spectacle, que ce soit dans la gestion de l’aspect technique, dans l’aide à la communication ou encore l’animation de formations musicales ou autres. « Le handicap souffre d’un problème de reconnaissance, il fait peur et peu de monde décide de monter au créneau pour soutenir et valoriser des actions qui mettent en avant des personnes handicapées », affirme Guy Velut, éducateur fondateur de l’ESAT et auteur-compositeur du groupe. C’est grâce à des actions comme celles qu’il a largement contribué à impulser que la tendance pourra s’inverser. On ne peut qu’applaudir à une entreprise dont l’excellence se confirme depuis dix-sept ans.


« Ce temps d’expression ludique ouvre un espace psychique »

Entretien avec Bernard Lacalmette, batteur percussionniste. Parallèlement à son métier de musicien, il mène une activité d’enseignant et de pédagogue. Depuis 1995, il anime l’atelier musique à l’établissement et service d’aide par le travail Maurice-Pilod, dans le XIe arrondissement de Paris [3]. Par ailleurs, en 2005, il crée deux classes de percussions traditionnelles, dont l’une pour enfants en situation de handicap, au conservatoire de Charenton.

Quel est l’apport de la pratique musicale pour des personnes handicapées moteurs ou psychiques ?

Dans cet atelier de percussions afro-caribéennes, j’essaie de rendre accessible une pratique artistique souvent surévaluée, en partageant avec les personnes handicapées mon expérience de batteur percussionniste. Les participants ressentent beaucoup de plaisir grâce aux sensations gestuelles, tactiles et sonores. Ils sont très motivés pour obtenir des gestes précis. Ils aiment répéter un rythme jusqu’à en découvrir sa dynamique interne. Au cours des improvisations, ils osent, se permettent, s’amusent en développant un langage libre et sensible.

Pour certains cette zone franche, ce temps d’expression ludique, ouvre un espace psychique, nourri par l’imaginaire. De cette représentation mathématique (division du temps, cellule rythmique, combinaisons, cycles, enchaînements, imbrication polyrythmique) le musicien amateur ressent des formes très structurées, facilement repérables et donc rassurantes. Pratiquant la musique depuis plusieurs années, certains mesurent le chemin parcouru. Ayant vécu cette discipline avec plaisir et rigueur, ils réalisent leur marge de progression et la méthode d’apprentissage peut être reproduite ailleurs. La musique aborde conjointement les plans psychomoteur, cognitif et social. Autant de motivations plus ou moins conscientes qui poussent chaque musicien à s’investir et à se dépasser.

Le fait d’être un musicien professionnel et non un musico-thérapeute fait-il une différence ?

Personnellement, je ne me situe pas dans un rapport soignant-soigné. Mes objectifs sont le plaisir du jeu par la réalisation de moments musicaux de qualité. J’invite chaque personne à entrer dans mon univers et à découvrir une approche artistique. Dans ma pratique, j’établis une relation de musicien à musicien dans le respect de soi et des autres. Avec des jeux musicaux, je tente de réveiller la part créatrice de chacun en valorisant l’expérimentation, en dédramatisant l’erreur. Prenant conscience de leurs potentialités, les participants peuvent reprendre confiance, oser, s’affirmer, se dévoiler.

Pour moi, c’est la musique qui est le médiateur. En mettant en avant une règle musicale (par exemple les nuances « doux fort ») j’affirme une exigence propre à la nature de l’activité. Tendre vers cela devient un objectif constructif. L’absence de finalités autres qu’artistiques offre l’opportunité d’ouvrir un lieu intime d’expression libre. Ancrée dans une dynamique positive, la musique devient une pratique « renarcissisante » qui propose à chacun d’eux un nouveau champ poétique.

La musique peut-elle recréer du lien social auprès de ces usagers et sous quelles formes ?

Le son, qui est propagé par l’air, immerge collectivement les personnes proches de sa source (a contrario l’activité peinture peut rassembler plusieurs personnes dans une même pièce sans provoquer d’interactions entre elles). Qu’elles soient passives ou actives, c’est l’écoute qui lie ces personnes. Le musicien, « être sonore », découvre alors l’écoute de soi (percevoir vraiment le son produit, adapter son geste). Il affirme et dose sa puissance sonore, se positionne dans le discours musical par l’écoute des autres (être réactif à ses modifications prévues ou accidentelles).

Il se révèle multiple, assumant tour à tour des fonctions différentes : accompagnateur (tissant les fondations du rythme), liant (les cloches et les maracas sont souvent utilisés pour la clarté de leur timbre qui, passant au dessus de tous les instruments, assurent un repère rythmique et une cohésion à l’ensemble), soliste (construisant un discours musical avec ses variations, ses ruptures). Constituer un groupe ne va pas de soi. Se respecter, mettre en commun ses idées, partager, s’opposer, autant de situations qui font du groupe une micro société, véritable entité vivante.

Après cinq années d’existence, en 2000, l’atelier musique de l’ESAT a enregistré ses compositions sur un CD Des ailes dans les nuages. Une onde de choc s’est produite quand les travailleurs se sont rendus compte qu’il existait bel et bien un groupe musical dans leur institution, qu’ils en étaient fiers et se reconnaissaient en lui. Comme si le CD condensait une identité et une fierté revendiquée. Fort de cet accueil chaleureux, les musiciens ont souhaité un contact plus étroit avec leur public en se produisant sur scène. Ils se sont fédérés autour de ce projet : donner à entendre mais aussi à voir leur musique. Une première expérience les a littéralement galvanisés. Passant par des étapes de peur, de reprise de confiance, de dépassement de soi, d’échange intense, de « re-connaissance ».

La représentation n’étant pas une fin en soi, leur motivation mais aussi leurs possibilités sont réévaluées chaque fois pour garantir un moment gratifiant. L’événement - concert leur demande alors une prise en compte des autres (le public) et de l’environnement (lieu, contexte). En mobilisant leurs capacités d’adaptation, de réactivité (pas un spectacle sans surprise), en provoquant des rencontres hors institution, la musique devient un formidable accélérateur de rencontres qui fait exploser conventions et arbitraire. Cette expérience artistique, individuelle et collective, leur fait appréhender le tissu riche et complexe de notre société. Ils acquièrent un nouveau statut, celui de musicien.

Quelles sont justement les réactions du public ?

Le public s’installe. Silence, gêne, curiosité. Vient le temps de la découverte. Réactions… « Des morceaux très différents, c’est construit, de qualité… » ; « Très personnel, ils ont la pêche ! » ; « Ils foncent, nous bousculent et nous séduisent » ; « On venait là un peu réticent. À la fin, on se retrouve debout à danser avec le voisin » ; « Comment font-ils pour retenir tout cela ?, dira un collégien de Blanc Mesnil. Moi qui ai tant de mal à retenir mes leçons » ; « Musical et émouvant par la part d’humanité qu’ils nous renvoient. »


[1ESAT Musical Arc En Ciel - 20 bis, Boulevard Gambetta - 10000 Troyes. Tél. 03 25 73 95 10 - mail : arcenciel@apei-aube.com

[2T’âmes T’âmes - 151, avenue Michel-Baroin- 10800 Saint-Julien-les-Villas

[3CAT Maurice-Pilod - 17 impasse Truillot - 75011 Paris. Tél. 01 43 14 85 60


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