N° 838 | du 26 avril 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 26 avril 2007

Lutter contre l’isolement des illettrés en zone rurale

Propos recueillis par Caroline Lefebvre

Thème : Illettrisme

Que faire face à une personne que l’on sent mal à l’aise avec l’écriture, la lecture, le calcul ? Régulièrement confrontée à cette question, l’association d’insertion TRI (Traitement recyclage insertion) ne trouvait pas de solution dans le petit canton de Quingey (Doubs) où elle est installée. Il y a un an, elle a finalement convaincu l’organisme bisontin Crif Formation, orienté vers les publics en insertion, d’inventer avec elle une expérience adaptée au milieu rural [1]. Cécile Boutry, formatrice, coordonne cette action

Comment a démarré cette opération ?

Lorsque l’association TRI nous a contactés, nous étions très réticents : un atelier à Quingey, cela signifiait beaucoup de déplacements pour le formateur. De plus, il n’y avait pas assez de participants potentiels pour des séances collectives : ils étaient quatre, il en aurait fallu au moins cinq. Mais les responsables de TRI se sont accrochés. Finalement, nous avons formé des bénévoles qui assurent un suivi individuel, à l’encontre de tous nos principes ! Nos ateliers sont d’ordinaire collectifs et animés par des professionnels.

Quelles étaient vos contraintes ?

D’abord, les problèmes de mobilité en l’absence de moyens de transport. Se déplacer pour deux séances par semaine, c’est un vrai souci. Par ailleurs, à la campagne tout se sait. Il nous fallait respecter le souhait éventuel de l’apprenant de ne pas être suivi dans son village ou près de son lieu de travail. Le dispositif devait être très souple, réparti sur divers lieux et avec des bénévoles mobiles.

Comment fonctionne votre système ?

Grâce au tissu local de TRI, nous avons trouvé des bénévoles, en accord avec notre démarche, qui plus est : il ne s’agissait pas de s’engager pour une bonne action auprès des pauvres mais d’accompagner des personnes dans le respect de leur situation. J’ai donc formé six bénévoles en six demi-journées sur la typologie du public illettré, les différentes méthodes d’apprentissage possibles, les outils pédagogiques. En ce moment, quatre d’entre elles suivent un apprenant. Nous nous voyons une fois par mois pour échanger sur leurs pratiques, trouver ensemble des solutions à leurs difficultés.

Leur avez-vous donné une méthode de travail ?

Pas une méthode, plutôt un esprit général : éviter tout apprentissage scolaire. Certaines de nos bénévoles, anciennes institutrices, ont dû apprendre à travailler différemment. Nous ne faisons pas de tests pour ne pas appuyer là où ça fait mal. Nous partons plutôt de ce que la personne sait pour l’aider à progresser vers ce qu’on pense qu’elle ne sait pas. Car au début, la plupart des apprenants ne savent pas exprimer ce dont ils ont besoin. Mais plus ils avancent dans une relation de confiance, plus ils formulent des demandes précises. L’idée est de leur donner des clés à l’écrit, à l’oral. Pour être plus autonomes dans leur vie sociale. Je n’impose pas d’outils pédagogiques aux bénévoles, elles les trouvent souvent toutes seules. Par exemple, on s’est aperçu que l’un des apprenants, chauffeur à TRI, s’était toujours débrouillé pour faire remplir sa fiche de ramassage par un autre parce qu’il ne savait pas lire un tableau à double entrée. La bénévole travaille donc à partir de tableaux de résultats sportifs dans les journaux ou des bulletins scolaires de ses enfants.

Pensez-vous vous limiter à un suivi individuel ?

Pour moi, l’apprentissage en groupe est essentiel, il est porteur, il oblige l’apprenant à s’adapter aux changements. Mais comment attirer assez de monde ? Nous allons tenter cette année de monter un atelier collectif autour de l’apprentissage du code de la route. Car il manque aux personnes en situation d’illettrisme certains prérequis pour comprendre les séries diapo des auto-écoles : elles ne connaissent pas forcément le vocabulaire (stationnement, sens giratoire, etc.), elles ne sont pas latéralisées (elles ne distinguent pas les différents niveaux de lecture d’une image), il faut former leur œil. Peut-être l’intérêt fonctionnel de l’atelier attirera-t-il ceux qui ont préféré ne pas s’attaquer à leurs problèmes.

Est-il plus difficile en milieu rural de repérer les situations d’illettrisme ?

Le problème à la campagne n’est pas tant le repérage que la prise de conscience du handicap que cela peut représenter. Dans les villages, chacun sait qu’untel a arrêté l’école très tôt, que la boulangère se trompe dans sa caisse. Ils s’en accommodent plus ou moins, avec des béquilles, comme celui qui trouve toujours au café du coin quelqu’un pour lui prendre un rendez-vous ou lui expliquer un courrier. L’atelier n’est pas un passage obligé mais il peut aussi servir à sortir de son isolement. Pour le moment, nos quatre apprenants à Quingey sont des salariés de TRI. Une responsable de l’association avait repéré certains comportements professionnels et a su leur expliquer les conséquences néfastes pour un futur emploi.

Pour toucher un public plus large, nous envisageons une formation de repéreurs, proposée aux travailleurs sociaux, aux secrétaires de mairie, aux directeurs d’école, aux délégués de parents d’élèves, aux conseillers municipaux, pour les sensibiliser aux indices qui peuvent révéler des blocages et les aider à aborder la question, à convaincre de l’utilité d’un apprentissage.

Êtes-vous satisfaite de l’expérience ?

Les apprenants font des progrès importants. Le chauffeur dont j’ai parlé ne remplit pas encore son tableau mais il remarque les erreurs des autres. Une mère est allée à sa première réunion parents-enseignant pour sa fille de 8 ans : jusqu’ici, ne sachant ni lire ni écrire, elle ne voyait pas l’intérêt d’aller discuter avec l’instituteur. Les progrès s’observent à de petites choses : le fait d’accepter d’écrire devant le bénévole, la position du corps quand ils tiennent un stylo… Ceci dit, je ne sais pas si le modèle est transposable. On ne se serait jamais engagé en milieu rural sans un partenaire sûr, très implanté sur le terrain. Sans TRI, on se serait peut-être cassé les dents.


[1Selon l’étude 2006 de l’Insee, la moitié des personnes en situation d’illettrisme vit dans des zones faiblement peuplées : 28 % dans des zones rurales, 21 % dans des villes de moins de 20 000 habitants (lire les résultats de l’enquête)


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