N° 838 | du 26 avril 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 26 avril 2007

L’illettrisme, une souffrance invisible

Bruno Crozat

Thème : Illettrisme

L’illettrisme en France touche une personne sur dix. Avant d’être une ignorance des savoirs de base, l’illettrisme constitue d’abord une exclusion sociale. Les difficultés dont souffrent les personnes qui en sont victimes sont aujourd’hui bien connues et de nombreuses méthodes d’accompagnement ont été mises au point. Il ne manque plus que les moyens
et des actions concertées…

« Le public en situation d’illettrisme est un public caché, malaisé à repérer, qui dissimule ses difficultés. Il vit avec une culpabilité au quotidien depuis qu’il a quitté l’école. On lui a tellement dit qu’il n’y arriverait jamais ! ». Anne Seyve Markley connaît bien cette problématique. Elle travaille depuis 1989 sur cette question avec les Atelec, Ateliers pour lire, écrire, compter, et dirige l’association Lettres pour l’être créée à Bourg-en-Bresse dans l’Ain en janvier 2000.

L’association ne se situe pas dans le champ de la formation mais bien dans celui de l’insertion. Elle accueille des adultes qu’une mauvaise maîtrise de la lecture et de l’écriture gêne dans la vie quotidienne pour l’insertion sociale, l’autonomie ou la vie professionnelle. Mais Anne Seyve Markley observe une grande différence entre les personnes en situation d’illettrisme et celles qui n’ont pas été alphabétisées dans leur langue maternelle. « En France, ce sont les personnes analphabètes qui ont le plus de difficultés d’insertion. D’abord, elles ne maîtrisent pas leur langue maternelle à l’écrit, il est donc encore plus difficile pour elles de le faire en français ».

L’association a mis en place des ateliers de savoirs sociaux linguistiques (ASSL) pour les familiariser avec leur environnement. Il s’agit de leur donner quelques clés de lecture du monde qui les entoure. Elles viennent par le bouche à oreille et s’inscrivent facilement aux ateliers.

Les Atelec travaillent en collaboration avec les équipements de quartier et de proximité et les travailleurs sociaux. Si le public des ateliers de savoirs sociaux linguistiques s’engage sans difficulté dans cette démarche vers une meilleure intégration, il en va tout autrement des personnes en situation d’illettrisme. Celles-ci ont été pour la plupart scolarisées en France et confrontées dès l’adolescence et surtout à l’âge adulte, à une mauvaise maîtrise de la lecture et de l’écriture. Elles vivent ce handicap comme une honte, un stigmate et craignent de révéler leurs difficultés. « Ce sont des publics que nous ne mélangeons pas avec les ASSL parce que nous ne les accompagnons pas de la même manière. Même si les finalités sont les mêmes, les moyens mis en place, la démarche et l’accompagnement pédagogique différent », détaille la directrice de Lettres pour l’être.

Il est difficile d’identifier une personne en situation d’illettrisme car elle a souvent mis en place des stratégies de contournement. Elle trouve des subterfuges pour ne pas avoir à lire ou écrire devant un tiers. Certains embarras peuvent mettre la puce à l’oreille : elle ne sait pas bien expliquer son itinéraire pour se rendre dans son quartier ; elle évalue mal le temps qu’elle a pris pour venir ; elle ne connaît pas sa date de naissance. Tous ces signes trahissent des difficultés à se repérer dans l’espace et le temps. Face à une fiche à remplir, elle prétextera qu’elle a mal à la tête, mal aux yeux, qu’elle est fatiguée. Elle se fera accompagner, demandera si elle peut emporter les papiers chez elle pour les remplir au calme, dira avoir oublié ses lunettes.

D’autres détails permettent de cerner un manque d’autonomie en famille : elle refuse par exemple toute idée d’activité ou de formation pour ses enfants, a du mal à projeter ce qu’elle aimerait faire. « Lorsqu’une personne dans cette situation viens nous voir, il y a fort à parier que quelqu’un, quelque part, lui a déjà permis de se confronter à ses difficultés de lecture et d’écriture. Pour nous, c’est largement suffisant », confirme Anne Seyve Markley qui a beaucoup travaillé avec son association sur cette première prise de contact.

Valorisation des compétences

L’enjeu consiste donc à réinstaller la confiance. Rassurer. Tout se détermine dans ce lien de confiance. Elle doit sentir qu’en faisant une démarche elle ne s’expose pas et qu’il ne sera pas dangereux pour elle de s’engager dans un parcours. « Chez nous, l’animatrice conduit ce premier entretien avec un certain nombre d’indices. Nous revenons sur le parcours scolaire, nous nous attachons à ce que la personne nous dit de sa relation au monde de l’écrit et de son environnement : ce qu’elle lit, ce qu’elle ne lit plus. Nous repérons aussi ses compétences. Ses difficultés à lire et écrire ne doivent pas occulter les compétences développées sur d’autres domaines, professionnel par exemple. Nous nous appuyons sur celles-ci pour construire son parcours d’intégration. Nous recherchons ses centres d’intérêt pour engager un parcours sur ce qui la valorise dans le cadre d’une prise en charge ». Il n’est pas nécessaire de remettre à niveau toutes les compétences de base. Il suffit de réinstaller la confiance pour que l’écrit ne lui fasse plus peur. Les situations de la vie de tous les jours offrent autant de possibilités de lire : les affiches dans la rue, ce qui est écrit sur les camions, les étiquettes, etc. Elle complète ainsi elle-même son apprentissage.

Revenir à un apprentissage de la lecture et de l’écriture exige de bannir un certain nombre de références qui rappellent par trop les échecs de l’enfance. Il faut casser le modèle scolaire qui est connoté négativement (lire le témoignage de Tedhy Raymond). Conjugaison, orthographe, grammaire, tout ce vocabulaire appartient à l’expérience passée souvent difficile de celui ou celle qui n’a pas pu apprendre en classe. « Erreur » va remplacer le mot « faute », car l’erreur est négociable et source de progression. Ils disent des phrases comme : « On m’a ignoré », « je n’ai pas été reconnu », « on n’a pas fait attention à moi », « je ne comptais pas ». Ils ne disent pas : « Je n’ai pas suivi la bonne méthode ». Ce n’est jamais la méthode qui est en cause. Il s’agit avant tout d’utiliser une démarche de pédagogie de la médiation. La personne devient le centre de l’apprentissage. Elle se construit à partir de ses compétences et de ses connaissances. Cela lui permet de mesurer le chemin qu’elle parcourt. La médiation s’élabore autour de la personne.

Détecter l’illettrisme

Le centre social de Caluire dans la banlieue lyonnaise n’était pas préparé à proposer une formation en direction d’un public en situation d’illettrisme. Les demandes les plus courantes émanaient de personnes étrangères, désireuses d’apprendre la langue et la culture française. « A plusieurs reprises l’ANPE, le CCAS, la Maison du Rhône, la Maison de l’emploi du Val-de-Saône nous ont sollicités pour prendre en charge des adultes qui avaient été scolarisés au moins cinq ans en France et qui ne bénéficiaient pas des dispositifs de droit commun pour recommencer un apprentissage des savoirs de base », raconte Anne Sevran-Génovèse, directrice du centre social. « Les travailleurs sociaux sur Caluire restaient démunis face à cette problématique. La méconnaissance des moyens à mettre en œuvre nous a en quelque sorte servi. Il a été assez facile de nous réunir à vingt travailleurs sociaux. Fait exceptionnel, chacun a, en quelque sorte, oublié les logiques de sa structure d’appartenance pour constater l’absence de solutions adaptées et chercher des pistes ».

À la suite de ces rencontres entre juin 2004 et mai 2005, quatre séances de formation ont été mises en place pour former les travailleurs sociaux à l’accueil des personnes en situation d’illettrisme, repérer les stratégies de contournement, évaluer les possibilités de chaque structure. Ces modules de formation réunissaient toutes les structures locales du quartier dans le but de favoriser une approche collective et une coordination entre professionnels.

Après avoir contacté le centre de ressources illettrisme de la région Rhône-Alpes (CRI), le centre social a choisi une méthode. « Nous avons misé sur la pédagogie Gattégno parce qu’elle donnait des résultats intéressants dans nos ateliers FLE (Français langue étrangère). Celle-ci rompt avec les codes scolaires qui sont associés à des situations d’échec et de blocages. Elle positionne l’apprenant en situation d’agir ».

La pédagogie Gattégno s’appuie sur la vue, l’ouïe et le toucher. Un tableau synthétise tous les sons de la langue française, associe une couleur à chaque son et décline toutes les orthographes possibles pour chaque phonème. La structure des phrases est matérialisée par de petites réglettes en couleur. Il faut les manipuler pour construire une phrase. « Les apprenants touchent, prononcent et entendent. L’élève fabrique lui-même ses mots et ses phrases. Ils se situent dans un tout autre univers que celui de l’école », explique Isabelle Mainand, formatrice Gattégno au centre social. Chaque année depuis deux ans, une quinzaine d’adultes suivent ces modules financés par le programme Irill, insertion et réinsertion, lutte contre l’illettrisme. C’est un financement d’actions de formation de la DRTEFP.

L’illettrisme, une priorité ?

L’article 149 de la loi du 29 juillet 1998 déclarait l’illettrisme « priorité nationale ». À la suite du rapport Geffroy de 1999 fut créée l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI) pour fédérer et optimiser les moyens affectés par l’État, les collectivités territoriales et les entreprises. En 2003, le président de la République rappelait cette priorité nationale. Pourtant, l’expérience du centre social de Caluire montre bien que la politique de lutte menée contre l’illettrisme s’est développée de façon très inégale selon les départements.

En région Rhône-Alpes, les départements de l’Ain, de la Loire ou encore de l’Ardèche se sont depuis longtemps intéressés à cette problématique. Ils possèdent une bonne connaissance de ces publics et des outils adaptés. En revanche, dans le Rhône, les moyens mis en œuvre restent balbutiants.

Pour Anne Seyve Markley, « les financeurs aujourd’hui ont plutôt tendance à se désengager des politiques de lutte contre l’illettrisme. Jusqu’en 2006 les budgets stagnaient, depuis ils diminuent ». L’ANLCI produit beaucoup d’études et mène des actions pour mettre les acteurs en réseau et tenter de les coordonner (lire l’expérience de la commune d’Irigny dans le Rhône). Mais l’agence de lutte contre l’illettrisme ne dispose d’aucun budget pour financer les initiatives du terrain. Elle n’a pas la maîtrise de l’action. Les budgets sont éclatés, d’un côté au ministère de l’Emploi, d’un autre à la DASS. Il n’y a pas de cohérence dans le financement des actions.

« Pour notre association, il est extrêmement compliqué de trouver de l’argent. Nous devons aller chercher trois francs six sous à droite et à gauche. Pour chaque demande il faut pouvoir correspondre aux orientations particulières du financeur », constate Anne Seyve Markley. « De plus, l’ANLCI compte et recompte le nombre d’illettrés en France. En 1984, le premier rapport national évoquait cette question et avançait alors le chiffre de six millions de personnes en situation d’illettrisme. Ce chiffre de 10 % de la population n’a pas bougé en vingt ans. Tout le monde est d’accord là-dessus. Alors pourquoi continuons-nous à produire des études ? À quel moment va-t-on arrêter de mettre des financements pour nous dire combien ils sont, qui ils sont et comment il faut faire pour être pertinent. En attendant, sur le terrain, nous sommes privés de financements ! ».

De son côté, l’ANLCI affirme que depuis 1993, les chiffres de l’illettrisme étaient incertains et basés sur des enquêtes déclaratives et le recensement des appelés du contingent. Pour l’agence, les chiffres que dévoile l’étude de l’Insee communiquée en 2006 « ont fortement intéressé les travailleurs sociaux, assure Hervé Fernandez, secrétaire général de l’ANLCI, et les résultats vont à l’encontre des idées reçues. Pour ne prendre qu’un exemple, sur les trois millions de personnes en situation d’illettrisme, 57 % ont un emploi. Mieux connaître les personnes constitue un enjeu déterminant pour faire porter nos efforts au bon endroit. Rien ne sert d’en savoir plus si ces chiffres n’accompagnent pas une plus grande prise de conscience et un meilleur partenariat pour mailler les actions ».

L’agence a pour ambition de mettre en réseau les politiques et les acteurs. Depuis un an, les préfets, les présidents de régions, les recteurs sont sollicités par l’ANLCI pour signer des plans régionaux de prévention et de lutte contre l’illettrisme. Ces plans veulent dresser un état des lieux plus fin par région, mobiliser les acteurs et les moyens et proposer des fiches d’actions. Aujourd’hui, plus d’une dizaine de régions ont déjà signé, dont la région Rhône-Alpes en 2006. En juin prochain devrait se tenir sur le site de l’ENS à Lyon une rencontre nationale sur les bonnes pratiques en France, cinq cents professionnels y sont attendus.


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