N° 838 | du 26 avril 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 26 avril 2007

Le plaisir de dépasser ses blocages

Propos recueillis par Bruno Crozat

Tedhy Rémond a 44 ans, deux grandes filles et bientôt une troisième. Il est peintre automobile et suit depuis septembre un atelier pour lire et écrire au centre social de Caluire

Quels souvenirs gardez-vous de l’école ?

Avec les profs, ça s’est très mal passé. Il faut dire que je suis de descendance gitane. Dans les années 70, mon oncle Pierre appartenait au grand banditisme, le Gang des Lyonnais. Il était recherché par toutes les polices et a fait la une des journaux. Il s’est fait abattre dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon. Pour mes profs, cette proximité familiale m’a collé à la peau. Combien de fois j’ai entendu ces menaces : « T’es bon que pour la prison, comme ton oncle ». Je suis parti en pré apprentissage à 14 ans. Mon père avait divorcé. Sa nouvelle femme ne m’a jamais accepté. J’ai gravé dans ma mémoire un souvenir de mon apprentissage de la lecture. Je devais lire le mot « feuille ». Je n’y arrivais pas, c’était impossible à lire pour moi. À chaque tentative, je me trompais et je prononçais un autre mot. Et à chaque erreur, pan ! Une baffe dans la gueule. J’avais des larmes plein les yeux. Je ne voulais plus me retrouver dans le cadre de l’école, pour tout l’or du monde je ne voulais pas y retourner !

Comment cela se passait dans la vie de tous les jours ?

Une fois, j’ai pris un PV pour stationnement. Je vais au commissariat. Je leur explique que si j’étais mal garé, c’est parce que j’avais une bonne raison. Ils m’ont dit : « Faites un courrier et demandez l’indulgence ». Qu’est-ce que je pouvais répondre à ça ? Je n’allais pas demander à la secrétaire de mon travail de faire ce courrier ! C’est que des trucs comme ça. Pour tout. Pour résilier un contrat d’assurance ou d’habitation, j’étais incapable de faire un courrier. Je suis resté pendant une bonne période célibataire. Maintenant tout le monde dialogue sur Internet dans les forums. Pour moi, c’est impossible. Tout de suite quand quelqu’un voit mon orthographe, il se dit : « Il n’est pas intelligent, pas honnête, pas sympathique ». On a vite fait de mettre des étiquettes.

Dissimuliez-vous ces difficultés ?

Je n’en ai jamais eu honte. Moi je sais poser du carrelage, je sais bricoler alors que d’autres ne savent pas le faire. Je ne vois pas pourquoi j’aurais honte. Et puis ça développe d’autres talents. Je suis très astucieux. Je me souviens avoir cassé mon câble d’embrayage en plein Lyon. Plutôt que de rester en panne, j’ai tout de suite ouvert mon coffre, j’ai coupé un bout de cuivre, je l’ai percé de part en part avec une vis, j’ai passé mon câble dedans. J’ai pris un boulon, deux rondelles et un écrou pour le coincer. J’avais pu me bricoler une butée de câble d’embrayage en quelques minutes. Ma fille était là. Elle m’a regardé faire. Elle était fière de son papa. Ne pas savoir lire ni écrire n’empêche pas d’avoir du respect et du savoir-vivre.

Qu’est-ce qui vous a fait franchir le pas d’une formation ?

Je pensais à mon évolution de carrière. Au boulot, je suis arrivé au bout de ce que je peux espérer. Je ne peux pas aller plus loin. Mon patron me l’a fait sentir sans vraiment m’en parler. Je n’étais pas capable de remplir une fiche par exemple. Et puis ma compagne est institutrice. Tous ses amis sont instituteurs. C’est un sujet difficile à aborder. On a failli se séparer à cause de ça. Un jour, elle a éclaté en sanglots. Elle m’a dit : « C’est difficile d’avoir des enfants ensemble et que tu ne sois pas capable de leur lire une histoire ». C’est aussi ce qui m’a poussé à prendre des cours. C’est vraiment le déclencheur. Une fois nous étions chez des amis. Il y avait un petit gamin. Il arrive avec un bouquin à la main. Mon cœur est parti à deux cents à l’heure. J’avais peur que l’enfant me demande de lui lire son histoire. Ça n’a pas raté. Ma copine l’en a vite détourné. C’est plus dur que tout. Encore maintenant, venir en cours est une souffrance. Un peu moins aujourd’hui, mais ça reste une souffrance. C’est difficile à partager, à expliquer. C’est une souffrance que l’on garde pour soi.

Que pensez-vous de l’atelier que vous suivez ?

Je ne voulais pas me retrouver dans un contexte comme l’école, c’était ma peur. Et puis là, c’est pratiquement des cours privés. Il n’y a pas grand monde qui vienne régulièrement à part moi. La plupart du temps c’est un cours particulier. Je ne baisse pas les bras. Aujourd’hui, je suis même franchement étonné parce que je peux y prendre plaisir. J’ai pris goût à la lecture même si je ne sais pas encore bien lire. Pour l’écriture, ça reste difficile mais quand je m’y mets je n’arrêterais plus. J’ai commencé par faire des petites phrases, puis des phrases un peu plus longues et puis des petits textes. Une fois, j’ai raconté mon week-end au rallye de Monte-Carlo. J’ai fait carrément deux pages et demie. J’aimerais prendre des cours d’informatique. Il y a quelque temps, un de nos fournisseurs de peinture cherchait un formateur. Mais il faut travailler dans une salle, écrire le nom des nouveaux produits, les temps de sèche. Ensuite, il faut rédiger un rapport sur la formation. Ça m’aurait plus d’apprendre mon métier à des jeunes, c’est sûr. Pourquoi pas un jour ? (Rire).


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