N° 838 | du 26 avril 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 26 avril 2007

Illettrisme : le succès d’une formation sur mesure

Bruno Crozat

Bâtir une action de lutte contre l’illettrisme est parfois délicat. Sur la commune d’Irigny dans le Rhône, les premiers contacts avec les jeunes de la communauté des gens du voyage ont débuté en 2003 et la première formation trois ans plus tard

Irigny se situe à une quinzaine de kilomètres de Lyon et compte un peu plus de 8000 habitants. Marie-France Coavoux et Jérôme Arluison travaillent tous deux sur la commune, en tant qu’éducateurs pour l’association des AJD (Amis du jeudi et du dimanche). La communauté des gens du voyage est importante et se situe à l’extérieur du village. « Il est difficile d’entrer en contact avec les voyageurs car ils habitent sur des terrains privés et il ne nous est pas possible d’y pénétrer. En revanche, nous avons commencé en 2003 à rencontrer les jeunes de cette communauté. Ils aimaient la pêche, et par ce biais là, nous avons installé une certaine proximité », raconte Marie-France Coavoux.

La plupart des jeunes ont arrêté l’école très tôt. Ils ne savent pas bien lire ni écrire. Peu à peu, les rencontres autour de la pêche ont permis aux deux éducateurs de gagner la confiance des familles. « La communauté prenait conscience que leurs enfants ne pourraient plus continuer comme leurs pères à vivre en vendant la ferraille et si les jeunes voulaient trouver un travail, ils devaient inventer un nouveau projet de vie. C’est ainsi que nous avons cherché un moyen pour que ces adolescents raccrochent avec le monde de l’emploi », explique Jérôme Arluison.

Proposer un atelier pour lutter contre l’illettrisme pour des personnes isolées est une chose. Construire une action pour un groupe constitué en est une autre. Les jeunes voyageurs avaient besoin d’être ensemble, ne voulaient pas de formation qui ressemble de près ou de loin à l’école. En revanche, ils n’avaient pas de gêne à afficher leurs difficultés à lire ou écrire. « Je me souviens d’un jeune qui a pris le journal et ânonné les gros titres devant tous les autres. Collectivement ils n’avaient pas d’inhibition. Ils assumaient, atteste Marie-France Coavoux, mais ils se rendaient aussi compte qu’ils n’osaient pas se déplacer en ville parce qu’ils ne savaient pas lire un plan et qu’ils avaient du mal à demander aux gens leur chemin. Ils voulaient passer leur code de la route et nous avons saisi cette occasion ».

Une formation sur mesure

En fait, rien dans les dispositifs proposés ne correspondait à leur situation et à leur besoin. Il leur fallait une remise à niveau qui soit liée à leur désir de mobilité. « Nous avons passé pas mal de temps pour trouver une solution adaptée. Aucun des partenaires ne proposait une solution adaptée à notre situation et à la problématique spécifique de ces jeunes du voyage », explique Bruno Delorme, directeur du CCAS d’Irigny. « C’est le chef de projet du contrat de Ville d’Oullins qui nous a aidés à concrétiser notre projet parce que notre demande était appuyée par la mairie. Nous avions élaboré un bon repérage de la situation et des besoins de ces jeunes », renchérit Mustapha Abdechakour, responsable du service éducatif d’Irigny.

D’avril à décembre 2006, six jeunes âgés de 16 à 20 ans ont alterné l’apprentissage des connaissances de base avec l’étude du code de la route et les chantiers de jeunes ou les jobs d’été. Aux quatre garçons issus de la communauté des gens du voyage se sont jointes deux jeunes filles envoyées par la mission locale de Brignais, la commune voisine. Pour Laurence Triposelli, formatrice de l’association Alpes qui a pris en charge le groupe : « Ces trois heures par semaine consacrées à l’apprentissage du code de la route leur ont permis d’entrer dans le monde de l’écrit dans toute sa diversité à travers les textes, les dessins, les panneaux, les codes liés aux formes et aux couleurs. Les connaissances mathématiques étaient aussi sollicitées. Le code de la route leur a permis aussi de se confronter à un cadre : la réglementation, la loi, le code et d’élargir le débat autour de la citoyenneté et des règles à respecter pour vivre ensemble ».

Les six stagiaires ont vu que la formation n’était pas une resucée de leur parcours scolaire. Au fil de leur apprentissage, la demande pour passer le code de la route s’est transformée. Ils ont exprimé le désir d’écrire, d’apprendre « des choses en français », de revenir à des notions qu’ils conservaient par bribes. Et puis la question de l’emploi s’est posée. « L’action s’est construite avec les stagiaires eux-mêmes », appuie Laurence Triposelli. « Ils ont pris conscience de leurs progrès et éprouvé une jubilation à reprendre confiance. Leur demande de passer le code de la route s’est transformée peu à peu en un désir de remise à niveau. Puis la question d’une recherche d’emploi s’est posée en septembre ».

Depuis janvier, l’objectif du groupe est de mettre un pied dans la mission locale de leur ville et donc de rejoindre un dispositif de droit commun. Les ateliers se sont orientés vers la lecture des annonces de stages, la découverte des métiers, la rédaction de lettres et de curriculum vitae. L’action a même fait boule de neige dans la communauté des voyageurs d’Irigny qui demandent aujourd’hui d’inscrire leurs enfants aux activités périscolaires et pour certaines mères de famille de passer le brevet de secourisme.


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