N° 785 | du 16 février 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 février 2006

Les mirages de la société de consommation

Françoise Duras

Thème : Mineur étranger

Difficile de prévenir l’émigration de jeunes Roumains quand ce sont leurs propres parents qui les incitent au départ. Des opérations de partenariat se multiplient entre la Roumanie et la France pour alerter sur les risques encourus.

La plupart des jeunes Roumains qui arrivent en France viennent du département de Satu Mare et plus particulièrement du pays d’Oas, région de Negresti, une grosse commune autour de laquelle gravitent de nombreux villages, tous plus pauvres les uns que les autres. Cette région au nord-ouest du pays est particulièrement défavorisée et de tout temps, explique Olivier Peyroux, directeur adjoint à Hors la rue qui connaît bien la région, il a été de tradition de passer du village à la ville, d’une région agricole à une région industrialisée, de la Roumanie au pays frontalier…. La situation économique — au pays d’Oas comme dans l’ensemble de la Roumanie — continue à se dégrader et, pour certains, les conditions matérielles sont encore plus difficiles que sous la dictature. Les produits alimentaires ont connu des hausses telles que de nombreuses familles ne peuvent se nourrir convenablement ; les salaires demeurent très faibles et surtout, la corruption continue à régner en maître. Signe que la Roumanie est encore loin de voir ses efforts suivis d’effets : les abandons d’enfants, loin de cesser, sont en augmentation : on compte environ 9000 abandons d’enfants par an, soit 1,5 % des naissances.

À ces considérations économiques il faut ajouter la « culture » de quelques villages, grands pourvoyeurs d’enfants – et d’adultes – à la migration. Dans ces petites communes, une émulation malsaine se joue, à qui aura la plus belle maison, la plus grosse voiture… La société de consommation et la tradition locale entraînent des familles à sacrifier certains de leurs membres — y compris les enfants — pour accéder aux preuves d’une réussite que la vie quotidienne dément cruellement. Enfin — et il ne s’agit ni de généraliser, ni de stigmatiser — les rapports parents- enfants sont souvent rudes, voire violents. Dans les campagnes, les enfants sont mis très jeunes aux travaux des champs, au détriment parfois de la scolarité ; l’alcoolisme aidant, certains vivent des situations de maltraitance auxquelles ils cherchent à échapper.

Alors, partir tenter sa chance hors les frontières peut sembler une bonne solution, d’autant que les parents les y encouragent parfois, voyant là un moyen d’améliorer leurs conditions. Les travailleurs sociaux roumains témoignent de cet état de choses, telle la psychologue de l’association Alternative sociale pour qui « les jeunes qui partent à l’étranger fuient souvent leur famille ». Une autre responsable d’ONG va plus loin : « Le travail des enfants, c’est presque une tradition en Roumanie. Ici ou à l’étranger, pour certains parents, c’est pareil pourvu que ça rapporte » et une troisième n’hésite pas à conclure que « les réseaux familiaux préparent souvent le terrain à des réseaux plus durs » [1].

Fuir la misère et la maltraitance

Actuellement, les indicateurs semblent montrer une légère diminution du nombre des enfants et adolescents roumains qui quittent leur pays. Mais les études sont peu fiables, les statistiques ne prenant en compte que la partie visible du phénomène. À Hors la rue, le directeur, Benoît Auzou, remarque au contraire que de nouveaux venus ont rejoint les jeunes d’Oas : des jeunes issus de Valachie, de la région de Timisoara… Des conditions économiques difficiles, des familles souvent carencées, des écoles discréditées – pourquoi faire des études alors que les professions « intellectuelles » sont si mal payées ? – et comme un peu partout dans les campagnes, l’envie d’échapper à la condition paysanne… tout cela constitue le terreau sur lequel grandissent des enfants facilement abusés par les témoignages mensongers de leurs aînés.

Que leur départ soit volontaire, encouragé par la famille ou pris en main par un réseau, les jeunes Roumains suivent de près les facilités offertes par les pays de destination. La fin des horodateurs à Paris ainsi que le renforcement de la répression policière ont dissuadé certains de choisir la France et actuellement, l’Italie – où vit une forte communauté —, l’Espagne, l’Allemagne ou Israël ont la préférence. Aujourd’hui, dans de petits villages du pays d’Oas, des familles s’enorgueillissent de leur belle maison, de leur grosse voiture et de leur poste de télévision sur lequel défilent les images d’une autre Europe, pleine de richesses et d’opportunités. Aujourd’hui, il suffit à un Roumain d’avoir un passeport, 500 euros en poche et un billet de car aller-retour pour rejoindre l’Eldorado.

Un travail de collaboration entre la France et la Roumanie tend à prévenir ces exils et la FRCCF (Fondation roumaine pour les enfants, la communauté et la famille) intervient par des affiches et des dépliants mettant en garde les candidats au départ : « Pays étranger… pays de rêve ou pays de cauchemar ? » peut-on lire sous l’image d’un enfant manifestement abandonné, assis à même le sol d’un squat. À la façon d’une bande dessinée, le parcours du jeune migrant est déroulé : ses rêves « la France est un paradis », son départ en car, la confrontation à la réalité et au danger. Vient alors le recours à un service social, l’accueil dans un foyer et enfin le retour en Roumanie auprès de la famille, image idéalisée où des parents souriants retrouvent avec soulagement le fils prodigue.

Mais Hors la rue sait que les communes les plus touchées par le phénomène migratoire sont très réticentes à toute action de prévention et que le sujet est quasiment tabou. Aussi, en association avec la FRCCF, a-t-elle ciblé quatre communes pour tenter de rassembler les populations autour d’une proposition artistique, un spectacle de cirque à l’issue duquel éducateurs français et roumains pourront faire passer le message – les risques encourus en France par les jeunes – et présenter les alternatives locales. Une expérimentation a eu lieu en juin dernier. Les résultats ne sont pas forcément encore visibles mais cette sensibilisation a permis à la FRCCF d’affirmer sa position.

À l’exemple de ce partenariat, d’autres se créent : ainsi, en mai 2005 un engagement de protocole de travail en commun était signé entre le tribunal pour enfants de Satu Mare et le département de la Seine-Saint-Denis. Le représentant roumain Stefan Szabo, reconnaissant que le département de Satu Mare était « le premier fournisseur d’émigrants vers la France » constatait, sans que l’on sache si son discours devait être pris au premier ou second degré : « les enfants sont attirés par l’accueil chaleureux que vous leur réservez et il est difficile de les convaincre de ne pas partir. Nous pouvons travailler pour améliorer la situation des enfants mais nous ne pouvons pas protéger toutes les populations candidates au départ », espérant que « le développement économique de la Roumanie et son entrée prochaine dans l’Europe permettront à ceux qui sont partis de revenir et empêcheront de nouvelles hémorragies. »
Françoise Duras


[1Tiré d’un article du Monde en date du 5 mai 2005


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