N° 785 | du 16 février 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 février 2006

Comment sortir des jeunes Roumains de la rue

Françoise Duras

Thème : Mineur étranger

Ils se sont rendus célèbres en pillant les horodateurs à Paris. Ils viennent pour la plupart d’une des régions les plus pauvres de la Roumanie et découvrent que la France de leurs rêves peut vite devenir un cauchemar. Ces enfants qui vivent dans la rue et dorment dans des squats sordides sont des enfants en danger avant d’être des délinquants et des étrangers.

L’association Hors la rue va à leur rencontre pour leur proposer un autre avenir. Elle propose des cours, un repas, une simple rencontre ou des activités culturelles et sportives : il faut beaucoup de temps pour gagner la confiance de ces petits errants. Une fois le lien établi, les éducateurs tentent de garder le contact, quitte à aller parfois dans les squats.

Nous sommes sortis ensemble du métro et je les rattrape juste à hauteur de la porte du centre d’accueil : deux jeunes garçons, habillés comme ils le sont tous à cet âge, et qui discutent joyeusement. Le plus mince s’efface pour me laisser entrer mais son compagnon continue sa route et réapparaît quelques minutes plus tard. Ana Maria David est à l’accueil et salue par leurs prénoms les arrivants. Le « nouveau » dit s’appeler Rudolf [1] et, bizarrement, semble ne pas connaître Andreï avec lequel, pourtant, il est venu.

Pendant que les jeunes et les éducateurs prennent possession des lieux, Ana Maria m’explique qu’elle est arrivée de Roumanie il y a deux ans pour poursuivre ses études universitaires : elle a d’abord travaillé bénévolement à l’association puis a été embauchée au poste de secrétaire-comptable. Elle assure également — et encore bénévolement ! — les cours de français et, comme je la félicite de sa maîtrise de la langue et de son léger accent, elle me dit qu’elle préférerait ne pas en avoir du tout et éviter ainsi les questions sur son origine. « Quand je dis que je suis Roumaine, assure-t-elle, les gens se méfient. Nous n’avons pas une très bonne image… » La faute en revient sans-doute en partie à ces gamins qui, depuis quelques années, passent les frontières et ne tardent pas à tomber dans la délinquance ou du moins la marginalité. L’association Hors la rue [2] est là pour eux, pour les aider à quitter les hébergements de fortune, les soustraire aux dangers de la rue et les convaincre d’intégrer les dispositifs de protection de l’enfance. Sans présager pour autant de leur avenir sur le sol français…

Il est 10 heures et les jeunes sont maintenant installés dans la grande pièce qui, tout à l’heure, fera office de salle à manger. Ils sont quatre garçons, rejoints un peu plus tard par deux filles — deux sœurs — Mariana et Simona, 16 et 17 ans. Il y a là Bogdan, 17 ans, qui se débrouille déjà bien en français ; Andreï, 14 ans, l’œil rieur ; Alexandru, 14 ans également, qui a du mal à suivre et le « nouveau », Rudolf, costaud, hâlé — « un petit paysan » — et qui, pour son premier cours, est totalement dépassé, lui qui de toute évidence a été peu scolarisé et ne sait pas distinguer consonnes et voyelles. Les autres sont à des niveaux différents : les filles et Bogdan maîtrisent déjà bien le vocabulaire et n’hésitent pas à faire des phrases tandis que les deux plus jeunes suivent avec un certain détachement les explications d’Ana Maria. Le cours se termine sur quelques exercices de maths, un cours qui n’a pas vocation à remplacer l’école, la plupart des jeunes étant d’ailleurs en attente de scolarisation.

Simona et Mariana sont depuis deux jours dans un service d’accueil d’urgence et vont être hébergées à l’hôtel ; Bogdan a intégré depuis quelque temps un foyer. Andreï et Alexandru restent discrets quant à l’endroit où ils vivent mais les éducateurs en ont une idée assez précise et subodorent que Rudolf a rejoint le squat d’Andreï – ils ont vite su qu’ils étaient arrivés ensemble – et est, comme lui et quelques autres, sous la « protection » d’une certaine madame M. Ils ne savent trop quel rôle joue cette Roumaine : cherche-t-elle à aider ces adolescents ou participe-t-elle au fonctionnement du réseau ?

Etablir une relation de confiance

Car pour l’association, il est indispensable de pouvoir être repérée comme lieu-ressources pour les jeunes sans pour autant se faire instrumentaliser et devenir maillon d’une chaîne Roumanie-ASE. Cette question de la possible perversion de son rôle est d’autant plus importante qu’elle met toute son énergie à convaincre ses interlocuteurs – justice et ASE en particulier – de l’importance de traiter ces jeunes Roumains non pas comme des délinquants ou des « clandestins » mais, avant tout, comme des mineurs en danger. Qu’ils soient venus de gré ou de force, leur mission est de « faire de l’argent » : certains remplissent cette mission en travaillant ; d’autres, trop nombreux, doivent se résoudre à des actes les mettant plus ou moins en danger.

Les plus facilement abordables sont justement ceux dont la mission est relativement floue, qui ne sont pas forcément mandatés pour gagner vite le plus d’argent possible mais qui ont le désir, comme le dit Claire Jouanneau, la chef de service « de se faire un avenir ». Ceux-là sont assez rapidement pris en charge, signalés et confiés à l’ASE (lire article). Il faut toutefois distinguer les jeunes vraiment isolés de ceux qui sont d’évidence sous la « protection » d’un adulte ou du moins d’un aîné. Ceux-là sont accueillis au centre mais le signalement n’est pas systématique et ne se fera peut-être jamais si la notion de danger n’est pas avérée.

Pour autant, il y a lieu d’établir une relation de confiance avec eux et proposer une alternative à leur marginalisation. L’alternative doit être suffisamment convaincante pour contrebalancer la liberté de la rue, l’argent facile mais aussi la pression, voire les menaces des adultes mandataires. Les modifications de la législation ont réduit les possibilités de régularisation à la majorité pour les adolescents arrivés en France à quinze ans révolus, ce qui rend encore plus difficile le travail des intervenants. Dans ces cas-là, il faut travailler sur le moyen terme : une protection, des possibilités de formation…. Il y a aussi les Roms vivant le plus souvent en famille plus ou moins élargie (oncles, cousins, voisins…) mais qui répondent rarement aux premières sollicitations et nécessitent un travail sur le long terme.

Les jeunes actuellement suivis à Hors la rue sont pour la plupart en demande de foyers ou s’y trouvent déjà mais continuent à fréquenter le centre. Ils sont en attente de scolarisation et peuvent ainsi suivre les cours de français et participer aux activités collectives. Certains, déjà scolarisés — comme Lavinia qui arrive à midi pour partager le déjeuner — ont simplement envie de retrouver les éducateurs et leurs jeunes compatriotes.

Pendant que Bogdan s’occupe avec une éducatrice de la préparation du repas et que les autres se retrouvent dans la salle d’activité, Fanny Bordeianu (lire son portrait) et Manuela Neagu, deux éducatrices roumanophones, reçoivent Rudolf pour un premier entretien. Son histoire est assez semblable à celle de la majorité des jeunes Roumains qui tentent l’aventure : il vient de Satu Mare, ne s’entendait pas avec ses parents — alcooliques et violents — n’avait pas la possibilité de poursuivre sa scolarité dans sa région et espérait trouver du travail en France… Il dit être arrivé depuis trois semaines, ne connaître personne et vivre dans la rue, ce que ses interlocutrices mettent fortement en doute. Mais ce n’est qu’une prise de contact et, l’adolescent paraissant se sentir à son aise, il y a de fortes chances qu’il revienne : un prochain entretien permettra peut-être d’en savoir plus.

Comme chaque fois, un appel téléphonique est passé à la famille restée au pays mais, pour ce qui est de celle de Rudolf, personne ne répond. Les relations avec les parents sont souvent difficiles à cerner : la plupart ont été d’accord pour que leur enfant parte et certains l’y ont même poussé. Les communications téléphoniques permettent une information et une appréciation des dispositions de la famille. Quelques adolescents, à l’exemple de Bogdan, aimeraient rentrer chez eux mais les parents font pression pour qu’ils restent. Certains parents affichent la couleur : « J’en veux pas » ; « Qu’il se tienne tranquille », s’entendent parfois répondre les intervenants. La question se pose de savoir où est l’intérêt du jeune : retourner auprès des siens ou demeurer en France ? Le téléphone n’est pas toujours suffisant et deux ou trois fois par an un membre de l’association fait le déplacement en Roumanie. Manuela en revient : elle a pu rencontrer des familles et évoquer en direct le devenir de leurs enfants. Ces voyages sont également l’occasion de revoir les jeunes qui sont rentrés et de fortifier les liens avec les partenaires.

Le repas se passe dans la bonne humeur, dans un mélange de français et de roumain, une bonne partie du personnel étant roumanophone. Tel n’est pas le cas de Issam Hares, l’encadrant sportif, mais la communication passe par d’autres vecteurs et, le dessert avalé, tous le suivent dans la salle de sport mise à disposition par la mairie. Cet après-midi, c’est boxe. Les activités sportives et culturelles ont un rôle important car, plus que les consoles de jeux, le lecteur CD, les repas ou les cours de français, ce sont elles qui attirent les jeunes puis les font revenir et aident à créer la relation de confiance. La pluridisciplinarité est l’une des forces de l’équipe : des éducateurs, une psychologue, un ethnologue, un animateur, une secrétaire également formatrice…

Visite dans le squat

Fanny et Manuela, d’équipe mobile cette semaine, décident pour leur part d’aller faire un tour dans un squat de la Seine-Saint-Denis où elles ont des contacts. Ces visites demandent de la prudence de la part des éducateurs — surtout lorsque les activités des squatters sont délictueuses — et ils ne se présentent jamais sans que quelqu’un les ait introduits. Le médiateur est le plus souvent un jeune suffisamment mis en confiance, relayé par des copains ou des adultes. Aujourd’hui, le squat est une usine désaffectée, ouverte à tous les vents, « torride l’été, glaciale l’hiver » où cinq ou six « familles » ont bricolé de petits habitacles, sans eau ni électricité bien sûr, mais avec des rideaux aux fenêtres percées dans le contre plaqué.

Fanny et Manuela vont d’abord frapper à la porte d’une famille dont elles n’ont plus de nouvelles depuis un certain temps : un homme y vit maintenant, qui leur apprend qu’adultes et enfants ont emménagé dans un autre squat de l’autre côté du périph. Un peu plus loin un jeune homme, la jambe dans le plâtre, semble les attendre : c’est un ancien de Hors la rue qui, hélas, a suivi son beau-frère dans des affaires douteuses et, maintenant majeur, ne peut plus bénéficier d’une prise en charge. Fanny et Manuela discutent un moment avec lui, prennent des nouvelles d’autres jeunes et s’en retournent, la seule ambition de cette visite étant de garder le contact, de rester visible et de maintenir actif le réseau. Les contacts directs avec les jeunes sont difficiles en ce que le groupe prévaut souvent sur l’individu. Il s’agit donc de se faire tolérer par le groupe ou du moins ses représentants, pour ensuite être repéré par les adolescents en difficulté, susciter chez eux l’envie d’entrer en relation et les amener à venir au local de Hors la rue.

Outre ces visites, les éducateurs d’équipe mobile vont chercher les jeunes - souvent des Roms - signalés par la police en fin de garde à vue, ceux qui ont été arrêtés peut-être un peu trop vite et pour lesquels le Parquet n’ordonne pas de déférement ni de protection. Les rencontres avec les partenaires sont également au programme : Emmaüs, les Restos du cœur mais aussi les foyers dont certains, à l’exemple des Orphelins Apprentis d’Auteuil, portent une attention particulière aux jeunes Roumains.

Retour au local : les jeunes sont repartis vers leur foyer, leur hôtel ou leur squat. Parmi eux, pas un ne semblait en réel danger : pas de délinquance et, surtout, pas de prostitution. Ce n’est pas le cas tous les jours, précise Benoît Auzou, le directeur, même si les prostitués, garçons ou filles, sont moins visibles depuis que la multiplication des contrôles de police les ont amenés à se faire plus discrets et les ont incités à se déplacer vers la proche province où, du coup, ils sont plus difficiles à aider. La prostitution, toutefois, constate-t-il, ne semble pas le fait de réseaux très puissants comme pour certains pays de l’Est mais, concernant les filles, il s’agit de petits réseaux organisés à l’échelle d’un village, voire d’une famille ; concernant les garçons, elle résulte de situations de grande détresse individuelle, celles-là même que Hors la rue cherche à prévenir.

Toutefois le déplacement vers la grande banlieue et la province pose problème et le rapport d’activité souligne « la difficulté accrue à rencontrer des jeunes lors des tournées de rue (…) Les lieux habituels de rencontre étant désertés, tant pour l’activité de vol que de prostitution », l’équipe mobile devant se concentrer « sur les signalisations des partenaires, les demandes d’intervention des institutions et les visites de squats en banlieue. » Ainsi en 2004, l’association a rencontré 340 jeunes [3] dont 275 nouveaux. Sur ces 275 nouveaux, 149 ont fait l’objet d’un suivi et 39 d’un signalement, bien que les autres soient également en danger – ne pas avoir de référent adulte nécessite de fait une mesure de protection — mais parce que l’équipe met le temps qu’il faut – et si besoin la pression – pour emporter l’adhésion du jeune sachant bien que les mesures coercitives sont vouées à l’échec.

Les jeunes Roumains qui quittent un jour leur village ont pour la plupart une famille. Ils ont été à l’école, sont débrouillards et aspirent à un mieux- être que leur pays et leur région ne peuvent leur fournir, même en travaillant dur. Par la télévision, leur parviennent les images pailletées d’une France où l’argent se « gagne vite et facilement » et ils ont tous un voisin ou un cousin qui a tenté l’aventure. Ils n’ont pas grand-chose à perdre mais il suffira qu’ils trouvent sur leur chemin un adulte peu scrupuleux pour qu’alors tout bascule. La rue le jour, le squat la nuit… le danger est déjà bien réel mais le pire reste à venir. Les équipes mobiles le savent bien qui vont les rencontrer là où il est encore possible de parler, de proposer, de protéger.


[1Les prénoms des jeunes ont été changés

[2Hors la rue - 7/9 rue de Domrémy 75013 Paris. Tél 01 42 96 85 17
Historique de l’association Hors la rue
La fundatia Parada (association parada) a été créée en Roumanie en 1995, à l’initiative de Miloud Oukili, un clown français, qui s’est intéressé aux enfants des rues de Roumanie et a décidé d’aller à leur rencontre et de les aider. Des bénévoles, pour la plupart roumanophones, l’ont rejoint et l’association s’est dotée en 1996 d’une antenne en France – Parada France – destinée à sensibiliser l’opinion publique et collecter des fonds pour l’association installée à Bucarest. En 2001, Parada France « découvre » que, dans les rues de Paris, des jeunes Roumains sont également en errance et élabore un projet « Rues de Paris » qui voit le jour en 2002 avec, au départ, le soutien de l’association « Aux captifs, la libération ». En 2004, des difficultés logistiques et la nécessité d’une meilleure visibilité des actions et des publics, vont amener une scission au sein de l’association : une partie conserve le nom de Parada France et les activités de soutien à la « Fundatia parada » ; l’autre prend le nom de Hors la rue et se concentre sur le programme d’assistance aux mineurs isolés étrangers.

[3Si les Roumains sont très largement majoritaires à Hors la rue et si, historiquement et logistiquement, l’association est particulièrement compétente à travailler auprès d’eux, quelques jeunes issus d’Afrique ou d’autres pays du Maghreb sont également pris en charge


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