N° 785 | du 16 février 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 février 2006

Jeunes exclus à Paris

Joël Plantet

Thème : Mineur étranger

Français ou étrangers, mineurs ou non, les jeunes en situation de précarité ont des demandes — d’accompagnement, d’insertion, de protection — massives et en extension. Or, les dispositifs sont largement insuffisants et les professionnels parfois à bout de souffle… À Paris, quelques acteurs de terrain ont fait le point sur leur réalité quotidienne, déploré l’absence de volonté politique et émis quelques idées…

Initié par Georgina Dufoix en 1984, le dispositif d’hébergement d’urgence est-il en train d’exploser à Paris et en Ile-de-France ? En tout cas les besoins ne cessent de s’accroître. Une étude récente du numéro d’urgence 115 a ainsi montré que 50 000 demandes d’urgence étaient restées insatisfaites pour la seule année 2003. La direction de l’action sociale, de l’enfance et de la santé (Dases) avait réuni en septembre 2005 une conférence sur le sujet, avec quatre acteurs de terrain.

Leurs témoignages vont s’égrener. La petite équipe d’Urgence jeunes — 3 équivalents temps plein de travailleurs sociaux et une psychologue — accueille les jeunes de moins de vingt ans, via un dispositif d’hébergement éclaté (studios, chambres d’hôtel) et constate que les perspectives en termes de relogement sont « quasi nulles »

Selon la responsable d’une permanence d’accueil du quartier de Belleville, Claude-Annick Café, ils sont plus de deux mille jeunes (18 – 28 ans) à être passés en 2004 par sa petite structure pour un accompagnement social (d’ailleurs non sectorisé), entraînant 12 000 interventions ou démarches. Pour l’année précédente, 500 000 e de prestations avaient été versées. Quelques constatations : fréquence récurrente de situations d’illettrisme, moyenne d’âge de la fréquentation en baisse (22 ans, la plupart célibataires)… Mais aussi exigences grandissantes de ces publics, impuissance des travailleurs sociaux, allongement des suivis, inadéquation entre offre de formation et capacités de ces jeunes, dégradation physique et psychique, augmentation des violences (entraînant de plus en plus fréquemment la présence de vigiles dans les structures sociales)…

« Nous restons encore et encore dans la précarité, y compris celle des intervenants », insiste la directrice de l’association Le cœur des haltes, Danielle Huegues, qui distinguera trois profils d’utilisateurs. D’une part, les jeunes errants « anti-société, en bandes, mais pas dans la violence » que l’association rencontre régulièrement auprès des gares et à qui elle « se garde bien de poser quelque question que ce soit ». Ils peuvent bénéficier d’un accueil qui parfois débouche sur une relation plus éducative. D’autre part, des jeunes ayant connu l’ensemble des dispositifs, des échecs répétés, dont 90 % connaissent déjà la prison, « tous en rade physiquement et psychologiquement » : la réponse, là, est l’accueil inconditionnel.

Pour 2004, plus de… 50 000 jeunes de moins de 25 ans, sans domicile fixe, ont ainsi été reçus dans les trois lieux de l’association (qui dispose également de places d’hôtel, 15 toute l’année et 25 en hiver). Enfin, dernière catégorie, les jeunes Africains ne maîtrisant pas ou plus la langue française malgré leur statut de Français porteurs de la carte nationale d’identité (le retour au pays leur a le plus souvent fait perdre leurs rudiments) : « Nous sommes débordés par cette population, envoyée par les missions locales comme par l’ANPE ; le CIVIS (contrat d’insertion des jeunes dans la vie sociale) n’est absolument pas fait pour ces jeunes », déplore Danielle Huegues en dénonçant l’absence de volonté politique devant l’augmentation d’année en année du phénomène.

L’équipe, là, est pluridisciplinaire — psychologues, travailleurs sociaux, agents d’accueil et médecins — mais non hiérarchisée. Les problèmes d’interruption de grossesse, d’abandons, de signalements, de placements d’enfants nés dans la rue sont si prégnants que l’association préconise la création de « maisons de naissance pour jeunes couples ». Ici, des ateliers sur l’image, la linguistique, le scolaire (des militaires de carrière viennent faire du soutien scolaire) aident un tant soit peu à la reconstruction.

Enfin, l’association Hors la rue, ex-Parada repère les mineurs roumains — souvent instrumentalisés par des « adultes malveillants » —, tente de pénétrer les squats où ils vivent, d’intervenir sur les problématiques (dont la prostitution en grande part), les aide lorsqu’ils le peuvent, à renouer des contacts avec les familles restées au pays… Depuis la mise en place il y a trois ans à peine du dispositif dit Versini, 230 mineurs seraient sortis durablement de la rue avec cette association. Mais le nombre de jeunes rencontrés ne cesse, là aussi, d’augmenter…


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L’association Hors la rue va à leur rencontre pour leur proposer un autre avenir. Elle propose des cours, un repas, une simple rencontre ou des activités culturelles et sportives : il faut beaucoup de temps pour gagner la confiance de ces petits errants. Une fois le lien établi, les éducateurs tentent de garder le contact, quitte à aller parfois dans les squats.

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