N° 988 | du 7 octobre 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 7 octobre 2010

Les jeunes majeurs en péril, l’Etat se désengage

Mariette Kammerer

Thème : Insertion

Lorsque Valérie Giscard d’Estaing avait abaissé en 1974 l’âge de la majorité de 21 à 18 ans, des décrets étaient naturellement venus garantir la protection des jeunes majeurs en mal d’insertion sociale. Depuis, le paysage s’est peu à peu dégradé, l’Etat se désengage de la protection des jeunes majeurs en difficulté et abandonne cette responsabilité aux Départements. Une politique lourde de conséquences sur le terrain pour les travailleurs sociaux, les juges des enfants et surtout les jeunes privés de ce soutien. Certains départements tentent de répondre à leurs besoins par des dispositifs innovants.

À quoi bon soutenir un jeune pendant des années, l’aider à trouver un fragile équilibre, le remobiliser sur un projet, si c’est pour qu’en quelques mois, tout ce travail soit réduit à néant ? C’est la question que se posent nombre d’éducateurs face à la difficulté d’obtenir une prise en charge pour leurs jeunes après 18 ans.

De fait, les budgets alloués aux mesures de protection jeunes majeurs, dans le cadre du dispositif judiciaire ont diminué de 70 % en deux ans, à la demande du gouvernement, et sont appelés à disparaître complètement fin 2011. Les orientations fixées par le ministère de la Justice donnent la priorité au suivi des mineurs délinquants et au financement des centres éducatifs fermés et prisons pour mineurs. Pour les jeunes majeurs en difficulté, reste alors la possibilité d’une prise en charge administrative, accordée par le département, dont la compétence en la matière est réaffirmée par la loi du 5 mars 2007 (lire rappel juridique et historique).

Les conseils généraux, déjà étranglés par les dépenses sociales, doivent ainsi faire face, sans moyens supplémentaires, à un très grand nombre de demandes de contrats jeunes majeurs. Or le rapport 2009 de la Cour des Comptes montre que les départements n’ont pas pu absorber l’ensemble des mesures Protection jeune majeur (PJM) exercées auparavant par la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ).

Comment ce désengagement de l’Etat est-il perçu sur le terrain, dans le quotidien des travailleurs sociaux ? Il semble que les situations varient beaucoup en fonction des services et des départements.

Arrêt brutal

Dans le Rhône, département qui comptait le plus grand nombre de jeunes majeurs relevant de la PJJ, les prises en charge se sont arrêtées brutalement. « En 2007 nous suivions encore 111 jeunes majeurs et cette année nous n’en avons plus que 10, rapporte Chantal Hernandez, directrice de l’association de la sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence (ADSEA) de Lyon, un service d’action éducative en milieu ouvert (AEMO) judiciaire qui suit 2400 jeunes. En mars dernier, nous avons reçu un courrier de la PJJ nous annonçant que nos prises en charge de jeunes majeurs ne seraient plus financées après le 30 avril. Elle nous donnait six semaines pour prévenir les jeunes et mettre fin à cet accompagnement éducatif.  »

La Sauvegarde de l’enfance a refusé tout net, elle va poursuivre jusqu’à leur terme les mesures en cours et envoyer la facture à la PJJ : « Nous ne pouvons nous démettre de nos responsabilités, alors que le décret de 1975 n’est pas abrogé, si la PJJ ne peut pas nous payer, nous saisirons la justice », prévient la directrice. L’ADSEA demande aux juges des enfants de continuer à lui adresser des jeunes majeurs (lire l’interview de Jean-Pierre Rosenczveig), ce que spontanément ils ont cessé de faire.

Pour l’association départementale d’aide à l’enfance et à l’adolescence du Rhône (ADAEAR), une autre association qui compte une douzaine de structures dans le département (MECS – maison d’enfants à caractère social –, foyers d’ados, service d’accompagnement), la réforme a changé beaucoup de choses : « Auparavant on accueillait 95 % de jeunes de la PJJ dans notre service d’accompagnements de jeunes majeurs (30 appartements à Lyon et sa périphérie), aujourd’hui la tendance s’est inversée, avec 97 % de jeunes de l’ASE, explique Dominique Halnaut, directeur général, les profils sont différents et les moyens réduits, puisqu’au lieu d’une dotation globale, l’ASE verse directement au jeune une allocation de 400 euros par mois. »

Professionnels mobilisés

La question des jeunes majeurs est devenue tellement sensible dans le département du Rhône, qu’en 2009, une vingtaine d’associations de protection de l’enfance ont uni leurs voix pour interpeller les pouvoirs publics tant au niveau local que national (lire l’article sur le rapport de l’Oned). « Nous avons rencontré Martin Hirsch qui nous proposait de participer à la réflexion sur une nouvelle prestation pour les jeunes majeurs, explique Dominique Halnaut, porte-parole du collectif. Finalement, nous n’avons pas été conviés à ce débat, le Livre Vert sur la jeunesse est sorti, avec des propositions qui n’ont pas été suivies par le gouvernement, notamment celles sur les jeunes majeurs. »

Au niveau local, le collectif a envoyé à tous les élus du département un livret d’une trentaine de pages dans lequel il présente la situation, exprime son désarroi et déplore la fermeture de nombreuses places d’accueil dans différents services, la diminution des moyens pour la prévention spécialisée, et un abaissement des habilitations de vingt et un ans à dix-huit ans pour les MECS et les foyers d’adolescents. « Nous avons obtenu du conseil général que cette question des jeunes majeurs soit une des priorités du prochain schéma départemental, indique Dominique Halnaut, il faudra mobiliser tous les acteurs et inventer de nouvelles réponses afin que le département ne soit plus le seul financeur car il lui manquait 3 ou 4 millions d’euros l’année dernière pour boucler le budget de l’ASE.  »

La situation est assez différente en Isère dans la mesure où, historiquement, très peu de jeunes sont confiés à la PJJ. C’est une particularité de ce département, le juge pour enfants les confie à l’ASE. Si bien que fin 2008, quand les prises en charge PJJ se sont arrêtées, elles ne concernaient plus que quatre ou cinq jeunes majeurs. « Le vrai changement pour nous a eu lieu en 2009, quand la direction enfance et famille du conseil général a annoncé sa volonté de réduire les dépenses liées aux jeunes majeurs », indique Daniel Masegosa, directeur de l’espace adolescent du comité dauphinois d’action socio-éducative (Codase) qui accueille soixante-quinze jeunes dont vingt-quatre majeurs. Les directeurs d’établissements concernés ont été associés à la décision.

Cela a abouti à définir un prix de journée différent selon le degré d’autonomie et le type de prise en charge – en hébergement collectif ou en appartement individuel – et non plus selon le seul critère mineur/majeur. L’espace adolescents a dû complètement réorganiser son fonctionnement. « Nous travaillons en bonne intelligence avec le conseil général, les prises en charge ne s’arrêtent pas du jour au lendemain, des prolongations se négocient, mais l’ASE étudie les situations de plus près et nous ne comprenons pas toujours pourquoi un contrat est renouvelé pour un an ou seulement pour deux mois.  »

Dans la plupart des départements on constate la même chose : des prises en charge plus courtes, distribuées au compte-gouttes, dans une logique de réduction des dépenses. « On voit souvent des contrats de trois mois renouvelables une fois, dans le meilleur des cas la prise en charge s’arrête à dix-neuf ans  », déplore Dominique Halnaut. « Les inspecteurs de l’ASE sont plus exigeants, confirme Véronique Nizou, chef de service du foyer Jean-Cotxet, dans l’Essonne, par exemple, un jeune qui change d’orientation dispose de trois mois pour retrouver une autre formation, sinon le contrat s’arrête.  » Même constat de la part du directeur du centre d’accueil et d’orientation pour mineurs isolés demandeurs d’asile (Caomida), qui accueille des mineurs et cinq jeunes majeurs : « Heureusement nos jeunes sont dans une bonne dynamique d’insertion mais dans certains départements l’ASE met la barre trop haut et peut suspendre un contrat sous n’importe quel prétexte.  »

Par ailleurs, il est devenu très difficile pour un jeune qui se retrouve en danger à dix-huit ans suite à une rupture familiale, d’obtenir un placement s’il n’a pas été suivi pendant sa minorité.

Besoin de temps

Cette incertitude permanente du lendemain crée chez les jeunes une grande angoisse et des tensions importantes. « L’approche de la majorité leur fait peur, les insécurise et la perspective de se retrouver seul provoque une grande détresse  », constate Véronique Nizou, chef de service du foyer Jean-Cotxet. « Beaucoup de jeunes sont très fragiles psychologiquement, ils ont du mal à se tenir dans un projet et nous avons besoin de temps pour les aider à aller mieux », ajoute la directrice de l’établissement.

Cet accompagnement vers l’autonomie est global : expérimenter la vie en appartement collectif ou en studio individuel, gérer son argent, les tâches ménagères, trouver une formation ou un travail. « On prépare aussi le départ, on les aide à créer des liens à l’extérieur, à trouver une thérapie pérenne, ajoute Marie-Dominique Girard-Buthoz, éducatrice pendant quinze ans dans un foyer pour jeunes majeurs. Les prises en charge de longue durée nous permettaient de travailler les transitions, par exemple on installait un jeune en foyer jeune travailleur trois ou six mois avant la fin de la prise en charge et on continuait à le suivre, ce qui n’est plus possible aujourd’hui  ».

Les travailleurs sociaux sont malmenés, désabusés, contraints d’abandonner des jeunes de façon prématurée après les avoir portés pendant des années : « A 18 ans on dit au jeune, c’est terminé, on ne peut plus s’occuper de toi, résume Philippe Treille directeur d’une antenne d’AEMO judiciaire de l’ADSEA de Lyon, et même s’il obtient un accompagnement par l’ASE, pour lui c’est une rupture supplémentaire, ça veut dire tout recommencer avec un autre éducateur, il se sent à nouveau lâché et il est tenté de tout laisser tomber ». « On se retrouve face à un désert de possibilité d’étayage de ces jeunes et on est très inquiet de ce qu’ils vont devenir », ajoute Chantal Hernandez, directrice de ce service d’AEMO.

Car ces jeunes, à qui l’on demande d’être autonomes à dix-huit ans alors que les autres restent dépendants de leur famille jusqu’à vingt-cinq ans, sont paradoxalement les moins armés pour y parvenir : ils ont connu des carences affectives importantes, développé des troubles du comportement, ils manquent de repères, de codes sociaux, certains sont agressifs, beaucoup sont dépressifs. « Sans soutien éducatif, social et psychologique, tout s’écroulerait, ils ne pourraient pas se construire, ils se retrouveraient à la rue  », estime Véronique Nizou, du foyer Jean-Cotxet, en évoquant le cas d’une jeune fille, soutenue pendant des années et qui va bientôt quitter le service pour un appartement en colocation géré par la mission locale. « Elle a trouvé un boulot à 20 heures par semaine, en CDI, et va continuer sa psychothérapie. Mais si on l’avait lâchée à 18 ans, on ne sait pas ce qu’elle serait devenue. »

Le collectif inter-associatif du Rhône constate que parmi les jeunes qui à dix-huit ou dix-neuf ans se retrouvent sans soutien, beaucoup de jeunes filles s’engagent dans une vie de couple hasardeuse ou dans une grossesse par défaut, pour avoir un statut social et un toit. D’autres se marginalisent et se retrouvent très jeunes dans des centres d’hébergement d’urgence et des CHRS. Certains font des séjours en psychiatrie et en ressortent sans solution. D’autres basculent dans l’errance, vivent dans des squats. La plupart trouvent refuge dans leur famille, y compris quand celle-ci a été défaillante, pathogène et à l’origine de leurs problèmes. Et une partie, enfin, verse dans la délinquance.

L’accompagnement des jeunes majeurs est un outil indispensable car il permet une continuité de la prise en charge et autorise un soutien psychologique dans un moment charnière de la vie. C’est un outil de protection, de prévention et d’éducation. C’est un temps de consolidation des apprentissages. « Priver des jeunes de cet accompagnement est une politique à très courte vue, prévient Philippe Treille, car ils risquent de déraper peu de temps après et de coûter beaucoup plus cher à la société en termes d’aides sociales, d’incarcérations, d’hospitalisations.  » « La protection des jeunes majeurs ne peut pas être laissée à la libre appréciation des départements, estime Dominique Halnaut, l’Etat devrait se réengager sur cette question car cela risque de devenir un vrai problème de société. »


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