N° 837 | du 19 avril 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 avril 2007

« L’urgence sociale est à la fois un outil d’assistance et de punition »

Propos recueillis par Marianne Langlet

Stéphane Rullac a travaillé pendant trois ans en tant qu’éducateur spécialisé dans les maraudes du Samu social. Il est désormais doctorant en anthropologie à l’EHESS, responsable de formation dans une école supérieure du travail social et l’auteur de Critique de l’urgence sociale

Qu’est-ce qui explique, selon vous, l’impact du mouvement des tentes ?

Notre société a une véritable aversion de l’errance mais elle refuse de la reconnaître. Il y a là une contradiction entre le rejet du non-méritant - du vagabond, du mendiant - et le refus de reconnaître que ce rejet est un besoin sociétal. Les mouvements autour des tentes ont du pouvoir parce qu’ils ont rendu le phénomène visible en hiver, époque propice à la compassion envers ceux qui sont dehors.

La société a donc réagi en adoptant le droit au logement opposable. Nous avons ainsi redoré notre blason en satisfaisant notre besoin de revendiquer l’image collective désirée de nous-mêmes. Nous l’avons fait en assurant par la loi l’existence de ce droit mais sans en garantir l’application effective. Car là nous entrons en contradiction totale avec notre contrat social tel qu’il a été pensé par Rousseau et qui fonde notre société : l’accès au logement, l’une des bases de l’insertion, ne serait alors plus basé sur le mérite. Ces deux forces sont contradictoires et les grands perdants de ce combat intime avec nous-mêmes sont toujours les SDF.

Quel regard portez-vous, dans ce contexte, sur le système d’hébergement d’urgence ?

L’urgence sociale est à la fois un outil d’assistance et de punition. L’affirmation de l’assistance règle notre problème d’identité : nous assistons les pauvres, nous ne les punissons plus, nous sommes donc une société moderne. En même temps, sous couvert d’assistance, nous les punissons et réglons ainsi notre besoin social de répression de la déviance et de la pauvreté. Tout le monde est donc satisfait, sauf les SDF bien évidemment.

Quelle forme pourrait prendre, à votre avis, un meilleur accompagnement social ?

Je pense que le modèle de la prévention spécialisée est à reprendre avec des équipes de rue pour les SDF. La rue ne doit pas être qu’un endroit où nous allons chercher les personnes pour les amener ailleurs. Elle ne doit pas être uniquement un endroit de contact pour maintenir un contact par principe. Mais elle doit être aussi un lieu d’accompagnement centré sur la demande de l’individu. Le principe de la prévention spécialisée est d’aller sur les lieux de vie et de mener des vrais suivis avec des vrais professionnels, c’est ce qu’il faut faire avec les personnes qui vivent dans la rue. Il faudrait, en ce sens, créer des équipes par quartier car souvent les SDF s’inscrivent dans un environnement précis.

Après se pose la question de l’hébergement. Je pense qu’il serait nécessaire qu’il y ait des lieux de passage, ouverts sur l’extérieur, avec la possibilité que les personnes restent ou non. Il me semble que ces structures pourraient être créées dans chaque arrondissement, chaque commune de plus d’un certain nombre d’habitants. Ce dispositif devrait se construire avec de véritables projets éducatifs et sociaux, pour sortir de l’assistanat. Il faut que les personnes puissent participer à la vie de la maison, qu’elles soient associées au projet, qu’il y ait des exigences envers elles pour qu’elles retrouvent une utilité sociale à leurs propres yeux comme aux yeux des autres.


Dans le même numéro

Dossiers

SDF : tous les chemins ne mènent pas à un toit

Derrière le sigle réducteur de SDF, des hommes et des femmes tous différents, tous uniques, chacun avec son histoire, son parcours. L’accompagnement, dès lors, ne doit-il pas, s’il veut réellement aboutir, s’écarter d’un modèle unique, trop normalisateur ?

Lire la suite…

Le centre de stabilisation, un nouveau concept

Nés de la polémique des tentes, les centres de stabilisation sont de nouvelles structures d’hébergement sans limitation de durée. L’accompagnement redevient alors possible même si les chances de trouver un logement sont toujours aussi minces !

Lire la suite…

Les témoignages de Xavier, Eric et Daniel

« Je suis à la rue depuis deux ans et demi, trois ans. Je suis arrivé en France pour poursuivre mes études en thèse. Vu les restrictions des nouvelles lois françaises sur l’immigration, je suis devenu un sans-papiers. La préfecture a refusé de me (...)


SDF, l’urgence sans fin

Les centres d’hébergement d’urgence proposent un abri pour une nuit dans la perspective d’orienter la personne vers une structure adaptée de plus long séjour. Or aujourd’hui, ces orientations sont impossibles car le dispositif est engorgé et les centres d’hébergement d’urgence saturent à leur tour

Lire la suite…