N° 837 | du 19 avril 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 avril 2007

SDF, l’urgence sans fin

Marianne Langlet

Thème : SDF

Les centres d’hébergement d’urgence proposent un abri pour une nuit dans la perspective d’orienter la personne vers une structure adaptée de plus long séjour. Or aujourd’hui, ces orientations sont impossibles car le dispositif est engorgé et les centres d’hébergement d’urgence saturent à leur tour

La porte de la chambrée s’ouvre : matelas nus recouverts d’un plastique bleu sur une demi-douzaine de lits superposés en fer, odeur acre de la poudre désinfectante qui embrume la pièce, des murs nus, un sol froid, rien d’autre. Les fenêtres grandes ouvertes auront du mal à gagner, d’ici ce soir, le combat sur l’odeur du pesticide destiné à tuer les multiples petites bêtes transportées par les hommes qui viendront dormir là.

Traverser le périph’

Tous les soirs, ils arrivent dès 19 heures dans ce centre du Samu social de Paris situé à Montrouge, l’heure de l’ouverture des portes de ce bâtiment décrépi qui propose un lit pour une nuit aux hommes et trois nuits aux femmes. Il compte quatre-vingts places pour les hommes, vingt-sept pour les femmes, distribuées par le 115, le numéro d’appel qui centralise les places des centres d’hébergement d’urgence de chaque département. Les personnes qui sont là à l’ouverture du centre ont obtenu une réponse favorable du 115 dans la journée. Un coordinateur leur a donc indiqué ce centre où elles peuvent se rendre entre 19 heures et 21 heures au plus tard.

Aux mêmes heures, se présentent les personnes autorisées par les trois conseillères sociales du centre, à prolonger leur séjour. Certains auront peut-être la chance d’être dirigés vers un hébergement de plus longue durée, la majorité, faute de solution, devra refaire le 115. Après 21 heures et jusqu’à quatre heures du matin, les éventuelles places restantes et un quota constant d’une dizaine de places est réservé aux maraudes : les équipes de nuit qui circulent en petite camionnette dans Paris et ramènent au centre les personnes rencontrées dans la rue. Et si quelqu’un vient frapper à la porte du centre ? Il doit retraverser le périphérique pour appeler d’une cabine téléphonique parisienne le 115 de la capitale, gérant de ce centre, seul autorisé à lui délivrer une place. Impossible d’appeler de la cabine toute proche, la personne tomberait alors sur le 115 des Hauts-de-Seine. Il arrive que le coordinateur du centre accepte d’appeler lui-même ou de réserver un lit sur le quota de la maraude après s’être mis d’accord avec l’équipe. Mais il s’agit alors d’une dérogation à la règle d’un système dont les détails de fonctionnement interrogent sur la capacité à aider les personnes à sortir du cercle de l’urgence.

Drap jetable

À leur arrivée, un petit nécessaire de toilette est attribué à chaque personne ainsi qu’un drap jetable. Elle devra s’en contenter pour se couvrir. Les couvertures sont trop sujettes à devenir des nids d’insectes. Les laver tous les jours serait trop contraignant, nous explique-t-on. Il leur est également indiqué qu’elles peuvent voir un travailleur social le lendemain matin à partir de 8 heures. Dans la matinée, les conseillères sociales reçoivent en moyenne une quinzaine de personnes. « Mais beaucoup préfèrent partir de très bonne heure pour appeler le 115 et s’assurer une place pour la nuit suivante. Ils n’attendent pas forcément ici pour nous voir », explique Pascale Daguin, conseillère sociale au centre. Joindre le 115 et obtenir une réponse positive est une bataille loin d’être gagnée d’avance. Ceux qui partent le plus tôt du centre sont souvent les plus chanceux, certains parviennent ainsi à dormir tous les soirs dans le même centre. Mais il faut le mériter : selon une étude de 2003 de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars), seuls 59 % des appels au 115 aboutissent.

Lorsque, enfin, un interlocuteur décroche, toutes les places sont peut-être déjà prises. La personne peut retenter sa chance le soir : les places libres sont distribuées en deux vagues, l’une le matin, l’autre le soir. Sans réponse, il est encore possible d’essayer de se faire prendre par la maraude durant la nuit. Tous ces efforts doivent être répétés chaque jour. « Il faut donc joindre le 115 tous les matins pour s’assurer une place, puis se préoccuper de savoir où manger, comment se tenir propre, où trouver un vestiaire pour obtenir des habits… Comment ajouter à cela des recherches d’emploi ? », questionne Pascale qui regrette l’absence de structures intermédiaires entre l’urgence et les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS). Elle n’a pas beaucoup de solutions à proposer aux personnes qui restent pour les rencontrer. Les conseillères sociales aussi sont tenues de travailler dans l’urgence. Dès lors, difficile de s’inscrire dans une démarche d’accompagnement vers un logement.

« En théorie, nous sommes là uniquement pour faire une évaluation de la situation sociale de la personne et l’orienter vers des dispositifs de droit commun », explique Annick Hartock, la seconde conseillère sociale. Dans la pratique, elles sont confrontées à des situations très diverses avec très peu de moyens pour y répondre tant en interne qu’en externe. La fluidité du passage entre l’urgence et les CHRS n’existe plus : le constat est reconnu par tous. Mais au-delà, le dispositif d’urgence n’a pas été conçu autour de l’accompagnement social mais pour une simple mise à l’abri. Les travailleurs sociaux sont tenus d’adapter leur travail au fonctionnement du système et de faire avec les moyens du bord. À Montrouge, les conseillères sociales ont dû batailler longtemps avant d’obtenir une ligne téléphonique qui ne soit pas limitée à l’Ile-de-France, ou même pour avoir une connexion Internet. Une situation qui n’est pas spécifique à ce centre. L’urgence, dans tous ses dispositifs, n’accorde que peu de moyens au travail social.

Difficile en effet de concevoir le temps nécessaire au travail social dans un contexte d’urgence. Mais que se passe-t-il si le relais vers d’autres dispositifs est bloqué ? Les personnes se retrouvent coincées dans l’urgence. Une réalité que confirme les conseillères sociales de Montrouge qui sont de plus confrontées à de nouveaux publics, notamment de nombreuses personnes avec des problématiques psychiatriques. « Nous ne sommes pas formées pour y faire face, constate Pascale Daguin. Nous devrions intervenir après que la personne ait été prise en charge au niveau psychiatrique. Dans certains cas, nous sommes dépassées. Lorsque la personne est vraiment en crise nous pouvons l’orienter vers le centre psychiatrique d’orientation et d’accueil (CPOA) de l’hôpital Sainte-Anne.

Mais lorsque ce n’est pas le cas et que le suivi est inexistant, il est très difficile pour nous d’entrer en contact avec la personne, c’est particulièrement fréquent chez les femmes ». Face à ces situations, elles n’ont aucune structure vers lesquelles orienter ces personnes. Pas de réponses non plus pour les personnes sans papiers. Tant qu’elles ne sont pas régularisées, elles ne peuvent pas accéder au droit commun. Or, une démarche de régularisation demande du temps ; impossible dans un dispositif basé sur l’urgence.

Éternel recommencement

Même lorsque la situation semble moins dramatique, que la personne pourrait entrer dans un CHRS, le dispositif est bloqué : peu de places pour trop de demandes et pas assez de fluidité du CHRS vers le logement autonome. Alors, les personnes tournent dans l’urgence et les travailleurs sociaux sont amenés à les revoir, encore et encore, parfois pour refaire sans cesse les mêmes démarches.

« Le travailleur social a la possibilité de prolonger le séjour de la personne dans le centre le temps des formalités administratives. Si la personne revient avec le justificatif prouvant qu’elle a bien tout fait, elle peut être prolongée pour la démarche suivante et ainsi de suite au fur et à mesure des justificatifs. Nous ne faisons pas une prolongation d’office de 15 jours, sinon nous ne reverrions pas la personne », énonce Claudine Roche, responsable des travailleurs sociaux au Samu social. À Montrouge, les conseillères sociales ont effectivement cette possibilité dans la limite des 20 places hommes et 8 places femmes qui leur sont attribuées. « Refaire les papiers, redemander la CMU, l’ouverture du RMI, faire une domiciliation administrative, tout cela demande du temps », explique Pascale.

Or, c’est bien souvent le cœur de leur travail. Elles ne peuvent donc pas prolonger toutes les personnes qui sont dans ces démarches. Elles définissent des priorités. « L’objectif est d’essayer de faire sortir le plus vite possible de l’urgence les personnes qui viennent d’y entrer et notamment les jeunes », détaille Claudine Roche. Pour les autres, si la situation administrative arrive à être rétablie dans ce contexte d’urgence, elles sont orientées vers les quatre permanences sociales d’accueil de la ville de Paris pour les sans domicile fixe. Il semble pourtant que même ce rétablissement minimum des droits est complexe. « La vie dans la rue n’est pas facile. L’insécurité, les vols, les gens se font voler leurs papiers ou bien les perdent, explique Annick. Certaines personnes - surtout lorsqu’il y a des problèmes d’alcoolisme, de toxicomanie ou des troubles psychiatriques - ne vont pas chercher leur courrier parce qu’elles n’en sont pas capables, donc leur RMI est coupé, leur CMU pas renouvelée ». Il faut alors tout recommencer à zéro lorsqu’elles recroisent un travailleur social. « Un éternel recommencement », soupire Annick. Un constat confirmé par un travailleur social des maraudes de Médecin du Monde : « Certains droits peuvent être ouverts quarante fois car la personne a rencontré des travailleurs sociaux dans les centres d’hébergement d’urgences mais les démarches n’aboutissent pas ».

Mais au-delà des travailleurs sociaux, la question est également soulevée par la Cour des comptes dans un récent rapport : « Les obstacles à l’accès aux droits sont autant, et même davantage, liés aux défaillances politiques et institutionnelles qu’aux facteurs de vulnérabilité des personnes concernées ». Pas étonnant dès lors que la personne, fatiguée d’être sans cesse orientée, amenée à refaire mille fois ce même numéro de téléphone, usée par tous ses efforts pour une seule nuit sur ces lits de fer, décide, et peut-être pour son propre salut, de trouver un toit par d’autres voies (lire les témoignages de Xavier, Eric et Daniel).


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