N° 837 | du 19 avril 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 avril 2007

Le centre de stabilisation, un nouveau concept

Marianne Langlet

Thème : SDF

Nés de la polémique des tentes, les centres de stabilisation sont de nouvelles structures d’hébergement sans limitation de durée. L’accompagnement redevient alors possible même si les chances de trouver un logement sont toujours aussi minces !

« Dans la rue, je n’avais pas le temps de réfléchir. La vie marche à cent à l’heure. Ici, c’est calme, je peux mener des réflexions, me faire un programme, me fixer des objectifs à atteindre ». L’homme qui témoigne est hébergé au centre de stabilisation Emmaüs depuis un mois et demi. Ce centre, installé dans un des pavillons de l’hôpital psychiatrique de Perray-Vaucluse, a été ouvert en urgence le 7 août dernier suite à la polémique très médiatisée des tentes de Médecins du Monde. L’idée est de rester ouvert 24 h sur 24 et de ne pas limiter la durée d’hébergement. « Mais la réflexion n’a pas été poussée plus loin que cela, regrette Hélène Thouluc, responsable de la communication à l’association Emmaüs.

Pressé par les médias et l’opinion publique, le centre a ouvert en priorité pour les habitants des tentes mais « sans penser à un cahier des charges : les personnes restent un temps que nous définissons comme adapté à la personne et non à la structure, ce qui est très bien, mais pour aller où ? L’accompagner comment ? Et que proposer aux personnes dans la journée ? » (lire article). Des questions restées ouvertes et toujours d’actualité pour Alain Bigot, le travailleur social du centre. Lorsqu’il est arrivé au mois de septembre, les cinquante-cinq places étaient déjà occupées depuis plus d’un mois. « J’avais un travail monstre, je n’arrêtais pas », se souvient-il. Aujourd’hui, l’urgence médiatique passée, le centre s’organise petit à petit.

Reprendre son souffle

« Lorsqu’elles arrivent ici, beaucoup de personnes sont cassées, fatiguées, mal nourries. Elles sont dans cette survie de la rue qui les rend paranoïaques et agressives ». Alain Bigot les laisse se reposer deux ou trois jours, il ne les rencontre pas dès leur arrivée. Il attend qu’elles s’apaisent. « Elles savent que je suis là de 7 heures à 16 heures, je suis à leur écoute ». Une écoute impossible dans l’urgence, ce qui explique qu’un grand nombre répugne à prendre rendez-vous. « Beaucoup sont déçus par le système, explique-il. Combien d’assistants sociaux ont-ils déjà rencontrés ? Et pour quel résultat ? J’en suis un de plus à qui ils devront une énième fois raconter leur histoire. Ils en ont marre ». Il faut donc regagner la confiance et pour cela le temps est essentiel.

Alain Bigot n’accorde pas moins d’une heure par rendez-vous. Pour lui, cette confiance ne peut être regagnée que par l’écoute. Au cours des premiers rendez-vous, Alain Bigot fait le point avec la personne, reprend les démarches administratives à refaire pour l’ouverture des droits, évalue les besoins éventuels de soins physiques ou psychiques. « J’essaye surtout de comprendre où elle en est aujourd’hui, ce qu’il s’est passé dans sa vie pour qu’elle soit à la rue. Les raisons sont multiples : deuil, séparation, alcoolisme, perte d’emploi… Toutes ont des itinéraires différents. Nous essayons d’en parler ensemble, je leur fais des propositions. J’essaye de ramener la personne à la réalité ».

Pas de solution miracle

Une réalité douloureuse, tant pour les hébergés que pour le travailleur social. « Je n’ai pas de solutions de logement à leur proposer. Je le leur dis clairement car je ne veux pas faire naître de faux espoirs », tranche Alain Bigot. Seul un accord avec la DASS a permis de réserver pour certaines personnes du centre quelques places en CHRS. Où vont les autres ? Certains retournent dans leur famille, quelques-uns disparaissent, plusieurs trouvent place dans une communauté Emmaüs mais d’autres refusent toutes solutions comme ce vieux monsieur qui rejette totalement une proposition d’hébergement dans une maison de retraite. « Les horaires y sont trop stricts et moi je veux garder ma liberté. J’écris, je fais du vélo, je travaille encore pour moi. Tout cela deviendrait impossible ».

Reste qu’aucune autre alternative ne lui est proposée. Face à ce type de situations, Hélène Thouluc s’interroge : « En retirant toute notion de durée d’hébergement, nous risquons de faire de ces centres des lieux de relégation, des asiles ». Afin d’éviter cet écueil, il faut non seulement que l’accompagnement social soit de qualité pour ne pas enfermer les personnes dans du sous-logement mais il faut également penser la structure, proposer des activités, partager des tâches. « Il faut appeler la personne à se mettre en mouvement », souligne Hélène Thouluc. Au centre de Perray-Vaucluse, Alain Bigot réfléchit à cette nécessité pour remplir le vide des journées. C’est pour lui une question essentielle pour redonner à la personne ce qui lui fait, à ses yeux, le plus défaut : la confiance en elle-même.


Dans le même numéro

Dossiers

« L’urgence sociale est à la fois un outil d’assistance et de punition »

Stéphane Rullac a travaillé pendant trois ans en tant qu’éducateur spécialisé dans les maraudes du Samu social. Il est désormais doctorant en anthropologie à l’EHESS, responsable de formation dans une école supérieure du travail social et l’auteur de Critique de l’urgence sociale

Lire la suite…

SDF : tous les chemins ne mènent pas à un toit

Derrière le sigle réducteur de SDF, des hommes et des femmes tous différents, tous uniques, chacun avec son histoire, son parcours. L’accompagnement, dès lors, ne doit-il pas, s’il veut réellement aboutir, s’écarter d’un modèle unique, trop normalisateur ?

Lire la suite…

Les témoignages de Xavier, Eric et Daniel

« Je suis à la rue depuis deux ans et demi, trois ans. Je suis arrivé en France pour poursuivre mes études en thèse. Vu les restrictions des nouvelles lois françaises sur l’immigration, je suis devenu un sans-papiers. La préfecture a refusé de me (...)


SDF, l’urgence sans fin

Les centres d’hébergement d’urgence proposent un abri pour une nuit dans la perspective d’orienter la personne vers une structure adaptée de plus long séjour. Or aujourd’hui, ces orientations sont impossibles car le dispositif est engorgé et les centres d’hébergement d’urgence saturent à leur tour

Lire la suite…