N° 837 | du 19 avril 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 avril 2007

SDF : tous les chemins ne mènent pas à un toit

Marianne Langlet

Derrière le sigle réducteur de SDF, des hommes et des femmes tous différents, tous uniques, chacun avec son histoire, son parcours. L’accompagnement, dès lors, ne doit-il pas, s’il veut réellement aboutir, s’écarter d’un modèle unique, trop normalisateur ?

« Le droit a un logement décent et indépendant (…) est garanti par l’État à toute personne qui, résidant sur le territoire français de façon régulière (…), n’est pas en mesure d’y accéder par ses propres moyens ou de s’y maintenir ». Le mouvement des tentes lancé par l’association les Enfants de Don Quichotte a réalisé l’exploit de faire adopter dans l’urgence un droit revendiqué depuis des années par les associations : le droit au logement opposable. Toute personne dépourvue de logement ou mal-logée pourra contraindre, devant un tribunal, la collectivité à lui assurer un toit. Un texte révolutionnaire s’il est réellement appliqué et applicable. Mais, pour beaucoup d’acteurs de terrain, il est impossible de faire passer d’un bond les personnes à la rue depuis de longues années à un logement autonome.

En adoptant cette loi, le gouvernement ne coupe-t-il pas l’herbe sous les pieds de toutes autres revendications et notamment en matière d’accompagnement social des personnes à la rue ? La question de l’accompagnement est pourtant centrale pour réellement permettre aux plus désocialisés de s’extraire de la rue. Une question balayée par l’idéal du droit au logement opposable, tout comme elle est maltraitée par le dispositif d’hébergement d’urgence. Les premiers concernés ne s’y trompent pas et cherchent ailleurs des solutions de mieux-être.

Le succès des tentes distribuées depuis plus d’un an par Médecins du Monde (MDM) en atteste : beaucoup préfèrent encore la rue aux centres d’hébergement d’urgence. « La plupart des personnes expliquent qu’elles refusent d’aller dans les centres parce que la très courte durée d’hébergement les déstabilise davantage, augmente leur perte de repères et qu’elles souffrent du manque d’intimité », analyse Graciela Robert, responsable de la mission SDF Paris de MDM. Ces tentes permettent également aux sans-abri de rester dans le quartier d’installation, autre raison de refus d’aller dans un centre. « Quand les personnes réussissent à s’approprier un territoire dans la ville, une porte cochère, un recoin, elles ne veulent pas forcément le lâcher pour une courte période d’hébergement avec la crainte au retour de ne plus retrouver ce petit espace difficilement conquis », explique Hélène Thouluc, responsable de la communication à l’association Emmaüs. Elle comprend donc la réussite des tentes.

Toutefois, elles posent problème à l’association : « Avant, lorsque nous maraudions, nous rencontrions essentiellement des personnes seules ou parfois des petits groupes de deux, trois personnes, rapporte Hélène Thouluc. Les tentes provoquent un regroupement des personnes qui s’installent en campement. Notre travail est alors plus compliqué, aborder ces groupes devient plus difficile ». Mais comment ne pas comprendre ce regroupement solidaire face à l’absence de toute autre solution et aux difficultés de la rue ? Un phénomène qui interroge également le sens de l’accompagnement social (lire le point de vue de Stéphane Rullac). Doit-il forcément guider la personne vers le logement autonome classique ou doit-il suivre l’envie de la personne accompagnée ?

Partir de la rue

« Un vrai accompagnement, c’est de marcher avec la personne, à partir de son projet, sans faire les choses à sa place, avancer en fonction des envies de la personne. Les travailleurs sociaux doivent dans un premier temps revenir dans la rue, simplement rencontrer la personne tous les jours sans essayer de la faire avancer plus vite qu’elle n’en a envie ». Jacques Deroo, ancien SDF aujourd’hui éducateur spécialisé, revendique un accompagnement individualisé et constant. Il se souvient de ce travailleur social très content de lui : il avait trouvé pour un homme et une femme vivant en caravane, un logement, un emploi sans tenir compte un instant des volontés du couple. Trois mois plus tard, ils avaient quitté leur appartement pour retourner dans la caravane parce que c’est là qu’ils avaient envie de vivre. « C’est à partir de ce désir-là que nous devons travailler », pense Jacques Deroo. Une analyse à l’opposé d’une approche par l’urgence qui empêche de réfléchir à l’accompagnement.

Or, pour Hélène Thouluc, « certains accompagnements peuvent être faits différemment que dans une optique de normalisation, des solutions sont là à inventer peut-être des habitats autogérés, d’autres formes de lieux de vie collective ou non… La normalisation n’est pas la solution pour tous ». Un pavé dans la mare ? Et pourtant, l’association Emmaüs s’interroge : quelques 200 personnes vivraient aujourd’hui dans des cabanes en marge de Paris, au bois de Vincennes. « Il faudrait peut-être les rencontrer et monter des groupes de réflexion ensemble pour mieux les comprendre et élaborer avec elles leurs désirs en matière d’habitat », avance Hélène Thouluc. L’association sera-t-elle bien reçue par ces nouveaux habitants ?

« Je me méfie beaucoup de l’accompagnement social parce qu’à mon sens sa fonction est normalisatrice ». Joe Sacco vit, depuis son adolescence, dans des lieux atypiques : squat, communauté, caravanes… Son association, Halem, association des Habitants de logements éphémères ou mobiles, revendique aujourd’hui la reconnaissance de ces formes d’habitat. Elle s’est créée après que les personnes installées dans le camping où il a garé pour un temps son bus anglais, sa maison mobile depuis trois ans, aient été menacées d’expulsion. Les habitants des caravanes se sont mobilisés pour affirmer leur choix « d’une vie plus mobile, plus indépendante et plus proche de la nature ».

Une revendication perçue comme dangereuse par les associations qui soutiennent un droit au logement pour tous : si ces lieux de vie sont reconnus comme habitation par l’État, comment les personnes pourront-elles en sortir, s’ils sont subis et non choisis ? Joe Sacco estime éviter cet écueil en mettant l’accent sur la notion de choix. « Nous soutenons à 100 % le droit au logement opposable qui répond à la demande de la majorité mais nous voulons aller plus loin et nous revendiquons un choix possible du mode de vie, un droit à la différence. Nous demandons une reconnaissance de la résidence mobile ou éphémère avec les mêmes droits et les mêmes obligations que l’habitat classique ».

Joe Sacco s’insurge contre ces représentations d’insalubrité systématiquement attribuées aux caravanes : « Bien sûr, cela existe mais qui va me dire qu’il n’existe pas aussi des taudis dans les habitations en dur ? » Des coups de pied dans la fourmilière et les idées reçues qui ébranlent la réponse première unique – l’hébergement d’urgence - mise en place par les pouvoirs publics à la question des personnes à la rue. Derrière ce terme unifié de SDF, se cachent aujourd’hui des réalités multiples qui demandent à être entendues. Si la majorité tend vers un logement autonome, il faut être capable de l’y accompagner. Quant à la minorité qui revendique un droit à un logement différent, elle donne à réfléchir sur notre modèle. Accompagnement et réflexion, des notions incompatibles avec l’urgence qui, toutes les nuits, masque au regard des passants cette pauvreté qu’elle rejette à la rue le lendemain matin.


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