N° 930 | du 28 mai 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 28 mai 2009

Emmaüs : histoire d’une intervention policière

Marianne Langlet

La communauté Emmaüs de Marseille a été perquisitionnée par la police, son responsable placé en garde à vue et l’assistante sociale interrogée. Récit d’un face à face douloureux.

Le 16 février 2009, lors d’un simple contrôle d’identité, la police de Marseille interpelle une personne sans titre de séjour. L’homme indique son lieu d’hébergement : une communauté Emmaüs. La police l’y accompagne, perquisitionne sa chambre et demande à l’assistante sociale, Lætitia Galanakis, de leur délivrer le dossier de cette personne. Devant ses protestations, la police lui indique que la perquisition est demandée par le procureur de la République et qu’elle est sommée de s’exécuter. Elle donne alors le dossier et appelle immédiatement le responsable de la structure, Kamel Fassatoui. Le lendemain, ce dernier est convoqué pour quelques questions, lui explique-t-on, dans les locaux de la police de l’air et des frontières, la PAF.

Garde à vue

« Lorsque je me suis présenté le lendemain, j’ai tout de suite été placé en garde à vue pour aide au séjour irrégulier d’une personne étrangère, raconte Kamel Fassatoui. Je suis resté au poste de 11heures à 17heures. Ils m’ont d’abord interrogé sur la personne : depuis quand était-elle hébergée ? Quelles étaient ses activités ? » Ensuite, les questions deviennent plus générales : quels sont les financements d’Emmaüs ? Quel est son fonctionnement ? Quels sont vos partenaires ? Est-ce que votre chiffre d’affaires a augmenté ou non ? Kamel Fassatoui passe par toute la procédure classique de la garde à vue : droit à un seul coup de fil, photo face et profils, prise d’empreintes et mise en cellule. L’interrogatoire se poursuit ensuite. Finalement, ils lui demandent de leur fournir la liste des personnes sans papiers hébergées dans la communauté. Kamel refuse catégoriquement. « Dans ce cas, on va perquisitionner les lieux en votre présence », lui rétorquent les policiers.

Perquisition

Le responsable de la communauté est escorté par quatre policiers dans deux voitures. Il a l’interdiction formelle de parler à quiconque : il est toujours en garde à vue. Les policiers se rendent dans le bureau de l’assistante sociale. « Deux sont entrés dans mon bureau, deux autres sont restés à l’extérieur, derrière la porte comme si je pouvais m’enfuir. C’est très impressionnant, raconte Lætitia Galanakis. Mon responsable était là devant moi mais sans pouvoir prononcer un mot. Ils m’ont alors demandé de donner tous les dossiers des personnes aux noms à consonance étrangère hors espace Schengen. »

Prise par surprise, impressionnée par le dispositif, face à son chef muet, l’assistante sociale n’a pas la présence d’esprit de demander à voir leur mandat. « Ils m’ont simplement dit qu’ils en avaient un et qu’il valait mieux que je collabore. Je me suis un peu opposée, leur ai demandé si la procédure était normale, indiquée que j’étais soumise au secret professionnel, mais ils m’ont répondu que je n’avais pas le choix, soit je donnais les dossiers, soit ils mettaient le bazar dans mon bureau. Je me suis exécutée », témoigne-t-elle. Elle exige toutefois de retirer les documents médicaux. Ils acceptent, seule la partie administrative les intéresse. Elle reconnaît avoir très mal vécu cette intervention. « Je me suis sentie atteinte dans ma fonction d’assistante sociale. J’ai eu l’impression de faire de la délation en quelque sorte. Malgré l’obligation de secret professionnel, j’ai dû donner des dossiers avec des indications confidentielles. »

Interrogatoire

Quelques jours plus tard, elle est interrogée dans les locaux de la police. « Heureusement, ils ne m’ont pas posé de questions sur les personnes. J’aurais refusé d’y répondre. Ils m’ont interrogé sur mon travail et sur la structure. Les questions sont restées très générales », raconte-t-elle. Il n’empêche, elle a l’impression que son travail est remis en cause. Les policiers lui reprochent notamment de ne pas avoir fait des démarches auprès de la préfecture pour tenter de faire régulariser les compagnons sans papiers. « Je leur ai répondu que je n’engageais rien tant que j’étais certaine d’obtenir un refus. »

Ces dossiers sont aujourd’hui l’objet de toutes ses inquiétudes. Elle pense peut-être les cacher, les déplacer, mettre le moins d’éléments possibles dedans… « Mais une photocopie de passeport ou de l’aide médicale d’Etat (AME) est très utile si la personne perd ses papiers », souligne-t-elle. C’est également ce fameux passeport qui permet à la PAF d’accélérer la procédure d’expulsion du territoire… Si l’assistante sociale et le responsable de la structure ont été marqués par cette intervention, elle n’a fait que renforcer leurs convictions : « Servir avant soi qui est moins heureux que soi », dit le manifeste d’Emmaüs. Toutefois, les répercussions sont bien plus graves sur les compagnons sans papiers : tous sont très angoissés. L’un d’eux a fui la communauté.


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