N° 876 | du 13 mars 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 13 mars 2008

Une galerie pour briser la solitude des artistes

Katia Rouff

À Paris, le groupe d’entraide mutuelle Artame Gallery, fédère des artistes fragilisés par la maladie psychique. Lieu d’exposition, d’échange et de convivialité, il accueille de nombreux visiteurs, voisins et artistes du quartier.

La galerie donne dans une rue passante de Belleville, un quartier populaire abritant près de cent cinquante ateliers d’artistes [1]. Les tableaux, sculptures, masques ou photos aperçus à travers les grandes baies vitrées, tentent le visiteur. Il pousse la porte pour admirer les œuvres exposées et se retrouve vite invité à boire un café autour de la grande table de bois. Artame Gallery est un Gem atypique et convivial, né d’une initiative de Marie-France Casellas-Ménière, assistante sociale à l’Union nationale des amis et familles de malades psychiques (Unafam) et sculptrice. Dans ce bel espace de 110 m2, ouvert tous les jours, les artistes-usagers viennent quand ils le souhaitent. Certains travaillent sur place, d’autres préfèrent pratiquer leur activité artistique à domicile et se joindre au groupe pour échanger.

En 1993, Marie-France Casellas-Ménière, fraîchement embauchée à l’Unafam, rencontre de nombreuses familles dont le fils ou la fille ont suivi des études aux Beaux-arts, à l’Ecole Boulle ou pratiquent une activité artistique. Ces jeunes artistes sont isolés, sans opportunité de rencontrer d’autres artistes et d’exposer. Les ateliers artistiques des structures thérapeutiques ne leur conviennent pas forcément et dans les ateliers artistiques de la ville, l’intégration n’est pas toujours évidente. De ce constat, naît l’idée de constituer un groupe d’artistes souffrant de troubles psychiques qui pourra exposer dans des lieux associatifs mais aussi participer à des expositions et des festivals d’art. Le groupe achète alors un véhicule utilitaire et sillonne les routes de France et d’Europe, exposant et rencontrant d’autres artistes. Tout cela grâce au travail et à l’enthousiasme de plusieurs bénévoles. Il se déclarera en association affiliée à l’Unafam en 2001 et sera reconnu Gem fin 2005 [2].

Sortir de l’isolement

Stéphane vient pour la seconde fois s’informer sur les activités d’Artame Gallery en compagnie de sa mère. Brun, vêtu d’un grand sweater bleu, le jeune homme a une formation d’architecte. Très silencieux, il semble pourtant absorber l’ambiance. « Stéphane est très introverti et éprouve des difficultés à aller vers les autres. Isolé, il a besoin d’un lieu de rencontre », explique sa mère. Il a un temps fréquenté un centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP), mais il préférerait un lieu de convivialité éloigné du soin, qui lui donne la possibilité d’exposer avec d’autres artistes.

Sa première visite ici l’a enchanté. L’isolement dont souffre Stéphane, Xavier Prévost et Diane Starévis l’ont bien connu. Xavier, président du Gem Artame Gallery, est ancien photographe professionnel. Les symptômes de la maladie sont apparus vers l’âge de vingt ans. « Avant de rencontrer le groupe, j’étais très mal, très angoissé. Ne pouvant plus exercer d’activité professionnelle, je me retrouvais sans perspectives d’avenir. Le groupe m’a offert l’opportunité de rencontrer du monde et de montrer mon travail. Il m’a permis de survivre, explique-t-il. Ici, les permanents ne cherchent pas à nous cadrer ou à prendre possession de nous. Nous nous organisons avec leur aide mais nous sommes libres. Nous avons la chance d’avoir une passion autour de laquelle nous fédérer. À Artame Gallery, il n’existe pas de rivalités entre artistes, contrairement à d’autres lieux. Lorsqu’un copain vend une œuvre, cela gratifie l’ensemble du groupe. »

Diane fréquente Artame Gallery depuis quatre ans. Elle a mis un long moment avant de rejoindre le groupe : « J’étais un peu peureuse, le lieu me plaisait mais je n’arrivais pas à venir. Marie-France m’a proposé d’exposer au Fiap et là, j’ai enfin saisi l’opportunité ! » Diane a lancé le thème de l’exposition collective du mois de février dernier, intitulée Masques et Bergamasques, inspirée par le carnaval. Elle a pris contact avec les artistes et assuré la communication autour de l’événement. « Fréquenter le Gem m’a permis d’élargir mon champ de vision par rapport à l’art, de faire des expos, de voyager (Pérouges, Lyon, Canada…). J’ai pris confiance en moi, apprécie-t-elle. Au niveau artistique, ça me stimule beaucoup. Seule, je n’ai pas toujours envie de peindre. Les projets d’exposition me donnent des objectifs, des idées, un but… »

Xavier, lui, a proposé une exposition humoristique, sur le thème de la maladie à l’occasion de la Semaine de la santé mentale, qui se tiendra en mars. Diane a conçu une « boites à neuroleptiques » rigolote à partir d’une boite de cigarillos en bois et d’éléments symboliques. Tous les deux mois, un « repas partagé » permet au groupe de réfléchir à la programmation d’expositions. Aujourd’hui, Artame Gallery compte quatre-vingts artistes-usagers et une trentaine d’artistes-partenaires, des professionnels non concernés par la maladie psychique, qui partagent les valeurs de l’association et soutiennent sa démarche. Ils mettent en lien les usagers avec d’autres artistes, ouvrent leur atelier, participent aux expositions organisées par le Gem. Papo, « le Picasso de Belleville », est l’un d’eux. Béret et tablier bleu, peinture de toutes les couleurs sur les mains, il aime passer à Artame Gallery boire un café et discuter de la vie du quartier. Si la maladie psychique enferme, Artame Gallery propose visiblement l’inverse : une ouverture, appréciée par le groupe : « L’art est un moyen de sortir de son isolement, l’entraide aussi.  »


[1Artame Gallery - 37 rue Ramponneau - 75020 Paris. Tél. 01 40 33 42 51

[2Le financement de la DDASS permet au Gem de louer les locaux et de financer trois postes de permanents à temps partiel. La recherche de financements complémentaires reste à sa charge : Fondation Réunica pour les travaux, laboratoires pharmaceutiques pour le matériel informatique… Le Gem est affilié à l’Unafam et parrainé par la Société parisienne d’aide à la santé mentale (Spasm). Les permanents sont garants du cadre, le conseil d’administration est constitué d’une majorité d’artistes concernés, dont le président, le vice-président et la secrétaire


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