N° 876 | du 13 mars 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 13 mars 2008

En route vers l’utopie

Propos recueillis par Katia Rouff

Entretien avec Antoine Dubuisson, coordinateur de l’Association nationale d’expertise des groupes d’entraide mutuelle.

En novembre 2007, l’Association nationale d’expertise des groupes d’entraide mutuelle (Anegem) [1] organisait la première journée nationale des groupes d’entraide mutuelle. Quel bilan les participants ont-ils tiré de ce dispositif, né en 2005 ?

La journée a regroupé environ deux cent soixante-dix personnes, les appréciations ont été diverses. Les usagers sont satisfaits de ce dispositif innovant. En revanche, la Fédération nationale des patients en psychiatrie (Fnapsy) constate que la plupart des Gem ont été, ou sont encore, gérés par des associations gestionnaires, des associations extérieures servant en quelque sorte de tutelle. Or, cela ne correspond pas à la philosophie du Gem : un lieu géré par et pour les usagers. Le dernier comité de suivi des Gem [2] note que sur environ trois cents structures existant en France, seules soixante-sept mettent en œuvre les trois conditions liées à leur constitution : la création d’une association d’usagers ; la mise en œuvre de conventions de parrainage avec une association d’usagers ou de familles ; la signature d’une convention avec le secteur psychiatrique. Dans les prochains mois, les Gem devront répondre à ces trois critères, d’ailleurs définis par les circulaires. Les associations gestionnaires, qui ont créé ou qui parrainent les Gem, devront donc glisser vers la création d’une association d’usagers.

La création d’une association d’usagers est-elle toujours possible ?

Si elle ne l’est pas, on ne constitue pas un Gem, mais plutôt un Service d’accompagnement à la vie sociale (Savs). Le financement de la Ddass pour le fonctionnement de ce dispositif couvre la location d’un local et l’emploi de deux salariés en équivalent temps plein. Les salariés doivent être à la disposition des usagers qui décident des activités, respecter leurs choix et les aider à mettre en place les projets choisis. Le Gem est innovant car il ne dépend ni du secteur social, ni du secteur médico-social et encore moins du secteur sanitaire. Trop souvent, les acteurs du monde du handicap psychique le considèrent, à tort, comme un substitut des dispositifs existants. Il arrive aussi que les Gem non directement gérés par une association d’usagers, ne fassent pas confiance aux usagers, considérant mieux savoir ce qui leur convient. Un coordinateur peut, par exemple, imposer une activité non choisie par le groupe ou programmer des activités à l’année, sans qu’il y ait eu de demande, forçant alors la main de l’usager…

Je vais prendre un exemple un peu caricatural pour expliquer la philosophie du Gem. Imaginons qu’un groupe d’usagers rêve de partir en Inde. Le projet peut prendre des semaines de réflexion et de recherche d’informations. Au final, le groupe va peut-être se rendre compte que pour diverses raisons - notamment financières – le projet est irréalisable. Il aura ainsi pris seul la mesure de la réalité. Si dès le départ, lorsque les usagers délirent sur ce voyage, le coordinateur leur dit : « Vous êtes dans le rêve, ça ne marchera jamais », il ne travaille pas dans la philosophie du Gem. Celle-ci est utopique, mais l’utopie permet d’avancer. Je voudrais également préciser que trop souvent la tutelle des Ddass aboutit à une application des règles de contrôle budgétaire du médico-social. Hors, la gestion d’un Gem, par et pour les usagers, demande une prise en compte de leur spécificité et d’une marge d’erreur possible.

De quelle formation bénéficient les coordinateurs de Gem ?

Il n’existe pas de formation spécifique et nous n’avons pas encore trouvé la solution idéale. La Fnapsy préconise l’embauche de deux coordinateurs : un homme et une femme. Un usager et un professionnel. Le premier connaît la souffrance psychique et est à même de comprendre ce que vivent les usagers. Le second apporte son professionnalisme (gestion, organisation…) et possède un « esprit Gem », ce qui n’est pas évident à trouver…

Que répondez-vous aux soignants qui parlent de risques de dérive : angoisses trop fortes des usagers face à la prise de responsabilités, débordements, passages à l’acte, difficultés de participation pour les plus malades…

Elles reflètent la manière dont certains soignants considèrent l’usager. Pour venir dans un Gem, il faut déjà avoir franchi plusieurs étapes : arriver à sortir de chez soi, revenir vers la société… ce qui constitue déjà un grand pas, les choses évoluent ensuite doucement. N’oublions pas que le Gem parle de groupe et d’entraide mutuelle. Lorsqu’un usager se trouve en difficulté, le groupe le prend en charge. La réticence de ces professionnels du soin est liée au fait qu’ils ne tiennent pas compte du potentiel des usagers. À mon avis, ils se trompent. Bien entendu, des crises peuvent survenir dans un Gem, tout comme elles peuvent arriver ailleurs… À la Fnapsy, nous n’avons aucune information sur des actes de violence intervenus dans des Gem.


[1Créée par la Fnapsy pour éviter les dérives comptables ou un dévoiement des objectifs par l’un des partenaires, l’Anegem- apporte une aide au montage des conventions et à la gestion. Un comité d’éthique est chargé de contrôler les principes fondant les Gem. Anegem C/o Fnapsy - 33 rue Daviel - 75013 Paris. Tél. 01 43 64 85 42

[2Il est constitué de la Dgas, de la Cnasa, de représentants des Drass et Dass, des parrains historiques (Fnapsy, Unfafam, Fédération d’aide à la Santé mentale Croix-Marine) et d’autres organismes


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