N° 876 | du 13 mars 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 13 mars 2008

« La crainte principale est que le patient devienne une victime de l’entre soi et des effets miroirs qui peuvent naître dans ces groupes »

Propos recueillis par Guy Benloulou

Entretien avec Didier Bromberg, praticien hospitalier à l’hôpital de Maison Blanche. Il a au cours de son parcours été responsable d’un hôpital de jour, d’un CATTP, d’un foyer de postcure, d’un placement familial et a exercé dans diverses institutions médico-sociales.

Comment analysez-vous le développement des groupes d’entraide mutuelle ?

Il est toujours difficile d’avoir une opinion définitive sur les groupes d’entraide mutuelle car ils se sont souvent présentés comme une alternative aux traitements classiques. Par ma pratique, j’ai appris à respecter les initiatives thérapeutiques parce que j’ai constaté que certains patients ont besoin de se confronter à eux-mêmes et à d’autres patients. Ils acquièrent même parfois une expérience du terrain qui les aide à élaborer leur problématique dans le jeu des questions et des réponses qui s’extériorisent dans un groupe. C’est parfois une façon de marquer leur territoire par rapport aux professionnels soignants, une façon de s’affirmer, de s’affranchir et de nous dire : « Hop-là, je vis aussi un quotidien, que vous les psys, refusez d’entendre. » Cela relève d’une nouvelle donne qui veut que le malade soit un usager de la santé et non sa victime.

Cette revendication est légitime. Elle s’inscrit dans un droit à la parole propre à la démocratie actuelle, mais elle nécessite une adaptation dans les énoncés du terme de soin ; ici, il veut signifier une participation du patient comme interlocuteur. Le partenariat est simple à concevoir quand il s’agit de pathologie classique de type névrotique, il est plus complexe quand la personnalité est plus envahie par la pathologie de type psychotique. En effet, il existe un clivage entre le moment de crise et la période de résolution clinique qui a souvent pour conséquence un déni des troubles et un phantasme de « normalité ». Les pairs peuvent permettre alors d’authentifier le besoin de soins par la reconnaissance des signes annonciateurs, et par la suite, la possibilité de bien-être… Dès lors, à mon sens, la fonction de ces groupes ne peut alors s’inscrire que dans un travail de prévention des crises.

Ont-ils alors vraiment des effets thérapeutiques ?

Personne ne peut prétendre qu’il y ait une seule approche thérapeutique, ce serait une posture totalitaire. La maladie mentale requiert une multitude d’approches qui vont de la pharmacologie à la psychothérapie en passant par les sociothérapies. Le problème reste le dosage en fonction du patient et de sa pathologie ; les indications sont liées à l’adhésion du patient et les connaissances du thérapeute. Cependant, certains patients se taisent sur leurs affiliations à ces groupes, soit par un processus de rivalité avec le thérapeute, ou de honte si celui-ci apprend, souvent par hasard, leur concours à telle ou telle pratique. Est-ce un manque de confiance ? Oui et non, mais il faut alors en parler, cela remet un cadre de réflexion et le patient peut expliquer les raisons de sa participation. Ce moment devient alors thérapeutique car il s’inscrit dans une continuité de soin en refusant le clivage. Ce constat évite de rendre pervers le parcours du patient. Mais si les soignants ne sont pas mis au courant, comme dans certains cas, les risques sont nombreux.

Qu’en est-il dès lors des dérives possibles ?

La crainte principale est que le patient devienne une victime de l’entre soi et des effets miroirs qui peuvent naître dans ces groupes. Ceux-ci peuvent se transcrire par la crainte de ressembler à un autre soi-même ou au contraire par la réassurance d’être plus « normal » que l’autre. La deuxième situation est le risque de décompensation faute d’encadrement correct. Il faut cependant retenir que ces groupes s’adressent souvent à des patients qui entrent dans la durée et s’épuisent dans les modèles proposés. Les groupes leur apparaissent alors comme un lieu porteur de liens sociaux, ils ouvrent la cité en opposition à l’enfermement psychiatrique. Ils interrogent sur la mutation de malades mentaux en handicapés. Ils peuvent s’inscrire dans une transformation du regard de la société sur la maladie mentale et ils se présentent comme porteurs d’espoir… C’est une idéologie comme une autre, mais a-t-elle les moyens de ses affirmations ? Il ne faudrait pas que l’arbre cache la forêt.

Certaines personnes demandent toujours « asile » aux hôpitaux, faut-il le rappeler ? Et ce ne sont pas seulement des SDF, ils présentent d’authentiques souffrances psychiques, les nombreuses hospitalisations d’office et hospitalisations à la demande d’un tiers sont là pour certifier de l’ampleur du problème. Il ne faudrait pas perdre de vue que les critiques légitimes sur la psychiatrie, et que ces groupes peuvent amener à légitimer, relèvent du débat de société, d’autant plus que ces hospitalisations ont des conséquences budgétaires dans le domaine des soins psychiatriques. Les patients ou les usagers, quel que soit le nom qui leur est attribué, interrogent sur leur place dans la société, la tolérance dans la cité, le respect de leur personne et surtout le danger de leur marginalisation. Ils sont donc en droit de pouvoir revendiquer une place en des termes qui leur conviennent, sans tuteurs patentés.

Cependant, il serait dommage qu’après la généralisation des secteurs, ces groupes recréent un enfermement paradoxal dans un regroupement communautaire entre patients. Ces groupes ne sont pas nécessairement une ghettoïsation qui entraîne une exclusion sociale, mais peuvent devenir porteurs d’une revendication identitaire dont il est difficile de percevoir les conséquences dans une époque qui pose la question des genres.


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