N° 888 | du 12 juin 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 juin 2008

Une crèche à la maison de retraite

Katia Rouff

En pratiquant des activités communes, les personnes âgées et les jeunes enfants partagent de précieux moments de plaisir, qui profitent aux uns comme aux autres.

Autour de la table, Julie, Rémy, Noémie, Simone et Marcelle, réalisent ensemble une fresque colorée pour la Fête intergénérationnelle qui aura lieu en juin. Les premiers, âgés de trois ans, fréquentent la crèche Bout’Chou [1], installée dans la maison de retraite où vivent Simone et Marcelle. La pièce est cosy, l’ambiance douce et tranquille. Chacun peint avec application. Rémy mélange du bleu et de l’orange, Noémie se rapproche de Marcelle et mêle ses couleurs à celles de la vieille dame. Katheleen Montillard, auxiliaire petite enfance à la crèche, et Julie Breton, animatrice de la maison de retraite, encadrent l’atelier qui dure quarante-cinq minutes. Rémy commence à montrer des signes de fatigue et Katheleen lui propose de céder sa place à un petit camarade. « Il sera facile de trouver un volontaire, sourit la jeune femme, les enfants adorent partager des moments avec les résidents. »

Petits et grands peuvent, s’ils le souhaitent, se retrouver chaque semaine à l’occasion de divers ateliers : psychomotricité, chorale, contes et jardinage. La conception des lieux favorise aussi les rencontres informelles. Ainsi, enfants et résidents, échangent-ils des regards et des sourires à travers les baies vitrées qui séparent les deux structures, se saluent au moment où les enfants traversent la résidence pour prendre les plateaux repas, ou lorsqu’ils jouent dans le jardin. Enfin, deux fêtes annuelles réunissent résidents, enfants, familles et équipes des deux structures.

Avec les limites de chacun

Ouverte en 2001, la résidence Péan est gérée par l’association Accueil et confort pour les personnes âgées (Accpa), qui a commencé à intégrer des crèches et des haltes garderies au sein de ses structures lyonnaises, en 1991. Dès le départ, la résidence Péan (quatre-vingt quatorze résidents) a donc été conçue pour accueillir une crèche. Après les travaux d’aménagement, Bout’chou a ouvert ses portes en septembre 2003. La crèche accueille dix-neuf enfants âgés de trois mois à trois ans. Les activités intergénérationnelles ont démarré en janvier 2004, après un travail de réflexion entre les équipes de chaque structure. Les deux associations ont signé une convention formalisant leur partenariat. La résidence met gracieusement à disposition de la crèche une partie des 5 500 m2 dont elle dispose (97 m2, plus un jardin). Elle lui refacture les charges (électricité, chauffage…) et certains services sont mutualisés (lingerie, restauration…) Ainsi, la crèche utilise-t-elle chaque mètre pour les espaces de vie, de jeu et de repos des enfants. Parmi eux, seuls ceux de la section moyens et grands, participent aux activités intergénérationnelles.

« Au départ, nous avions des craintes par rapport à la rencontre de ces deux publics fragiles, évoque Soledad Figuerola, la directrice de la crèche. Nous ne connaissions pas les personnes âgées et avions un peu peur de leurs pathologies. Peur aussi qu’elles se montrent agressives envers les enfants ou qu’elles veuillent se les approprier. De son côté, l’équipe de Péan ne connaissait pas le public jeunes enfants. » Les professionnels des deux structures ont donc réfléchi à la mise en place d’activités simples, respectant les compétences et les limites de chacun. Les ateliers sont volontaires et un bilan trimestriel permet aux équipes de faire le point sur leur fonctionnement et sur les relations entre les enfants et les résidents. Les groupes, constitués de petits effectifs et encadrés par un professionnel de chaque structure, favorisent les échanges et permettent le partage de moments de plaisirs.

Environnement épanouissant

« Les enfants découvrent certaines activités et les personnes âgées les redécouvrent. C’est très joli, sourit la directrice. Au départ, certains résidents n’osent pas chanter ou peindre, mais la présence des enfants lève rapidement les blocages. » La chorale rencontre un énorme succès, tous les enfants y participent, les personnes âgées patientent à la porte de la crèche dès 9h30, alors que l’activité ne commence qu’à 10 heures. Les divers ateliers partagés apportent des moments de joie aux enfants comme aux personnes âgées. Même les résidents souffrant de la maladie d’Alzheimer prennent beaucoup de plaisir à la présence des plus jeunes. Certains retiennent les paroles des chansons de la chorale, d’autres, qui ne parlaient pas du tout, appellent aujourd’hui les enfants par leur prénom. Même éphémères, ces moments sont précieux. « Les résidents me remercient, me disent que les enfants sont adorables, évoque Soledad Figuerola, leur visage s’illumine en présence des petits. »

Cependant, l’équipe veille à ce que les enfants ne soient pas « happés » par les personnes âgées, incite les uns et les autres à s’appeler par son prénom (jamais de « mamie » ou de « papy »), à se serrer la main pour se dire bonjour ou à s’adresser un baiser du bout des doigts, bref à garder une juste distance. Au départ, les cannes ou les fauteuils roulant peuvent effrayer les enfants qui n’ont pas l’habitude de côtoyer des personnes âgées. L’équipe médiatise les rencontres et répond aux questions des plus jeunes : « Pourquoi les personnes âgées font-elles des grimaces lorsqu’elles parlent ? », « Pourquoi sont-elles toutes ridées ? » Les peurs tombent vite. La maman d’une petite fille, autrefois « timide et peureuse », restant dans son coin au parc, explique qu’aujourd’hui la fillette va spontanément saluer les personnes âgées. Sans doute attirés par la complicité entre petits et grands, dont témoignent les photos des activités accrochées aux murs, certains parents ont hâte que leur bébé puisse participer aux activités.

Malgré tout, une question taraude le visiteur : les enfants ne sont-ils pas confrontés à des choses difficiles, comme la maladie ou la mort des personnes âgées ? « C’est très rare car les résidents qui participent aux activités sont en forme, même si certains se déplacent avec une canne ou en fauteuil roulant. Nous ne mettons pas en relation les enfants avec les personnes âgées dépendantes ou très malades, répond Soledad Figuerola. De plus, dans les ateliers, les participants vont et viennent et les absences ne se remarquent pas. » Une fois cependant, le groupe de psychomotricité, toujours constitué des mêmes participants, a été confronté à la disparition de Lucienne, une résidente. Aux enfants, inquiets de son absence, l’équipe a expliqué que la vieille dame était souffrante. Lorsqu’elle est morte, la directrice de la crèche a reçu les parents des quatre enfants du groupe et ensemble, ils ont réfléchi à la meilleure manière d’annoncer le décès à chaque enfant, en fonction des croyances de sa famille.

Du côté de la maison de retraite, les activités intergénérationnelles ne s’arrêtent pas à la rencontre entre les personnes âgées et les enfants de la crèche. « Certains résidents sont à l’aise avec les tout-petits, d’autres pas du tout », souligne Laurence Cabirol, la directrice. Or, elle tient à ce que chaque personne âgée bénéficie de rencontres intergénérationnelles. Ainsi, des écoliers, des lycéens et des élèves d’une école d’orthophonie, viennent-ils régulièrement rencontrer les résidents, partager avec eux des moments de convivialité, des activités et des jeux. Encore une fois, pour le plus grand plaisir des uns et des autres.


[1Association Bout’chou - 9/11, rue de la Santé - 75013 Paris. Tél. 01 43 31 22 74. mail : boutchou201@orange.fr


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