N° 888 | du 12 juin 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 juin 2008

Les personnes âgées, fil rouge d’un nouveau vivre ensemble ?

Caroline Lefebvre

Thème : Personne âgée

Si le rapprochement entre générations ne se décrète pas, il peut être favorisé notamment pas les collectivités locales. C’est ce que montrent les différentes expériences citées dans ce dossier où par la volonté de quelques-uns, comme à Saint-Apollinaire près de Dijon, c’est la qualité de vie de tout un groupe, voire d’un quartier, qui s’en trouve améliorée.

Quelle place la société donne-t-elle à ses « vieux » ? Les personnes âgées de plus de soixante-cinq ans représentaient 16,2 % de la population française en 2006. Ils étaient 11,3 % en 1960 et seront 29,6 % en 2020, selon les estimations qui prévoient également un triplement du nombre des plus de soixante-quinze ans d’ici 2050. Ce vieillissement interroge notre fonctionnement individuel et collectif à plus d’un titre. Or « la priorité donnée à l’approche par le soin a contribué à laisser de côté les problématiques liées au lien social », observe le sociologue Serge Guérin dans l’ouvrage collectif Habitat social et vieillissement : représentations, formes et liens, sous la direction de Serge Guérin (2008, éd. La Documentation française). Une tendance contre laquelle des élus, des professionnels, des citoyens entendent résister.

La promotion de l’intergénérationnel, sujet désormais en vogue, s’est d’abord développée dans le courant des années 90 à travers des initiatives ponctuelles (goûters des enfants à la maison de retraite, sorties communes, etc.) avant de déboucher sur des actions au long cours. Cependant, écrit Serge Guérin, « une bonne part de la politique de l’âge passera, de façon croissante, par la ville, la résidence et l’habitat. »

Peu de projets aujourd’hui prennent en compte l’aménagement de l’espace et du logement comme facteur de lutte contre la ségrégation des âges. Parmi eux, le quartier Générations à Saint-Apollinaire, petite ville de l’agglomération de Dijon, fait figure de référence. Grâce à une convention signée entre la mairie, l’Opac, bailleur social, et la Fedosad (Fédération des œuvres de soins à domicile), l’association d’aide à domicile à l’initiative du projet, l’ensemble a été conçu pour accueillir une population de tous les âges et concourir à la faire vivre ensemble (lire l’interview de Mohammed Malki, directeur d’Accordages).

Livré en 2002, pour 8,2 millions d’euros, il est organisé autour de soixante-seize appartements HLM en petits immeubles, attribués pour moitié à des retraités autonomes (plus de soixante ans) et pour moitié à des familles avec au moins un enfant de moins de cinq ans. Les futurs locataires n’obtiennent le logement qu’à la condition de signer une charte de bon voisinage qui n’a aucune valeur juridique et n’impose rien concrètement, mais qui « vise à sensibiliser les habitants, à créer une ambiance », explique Pierre-Henri Daure, directeur des établissements à la Fedosad [1]. Si le candidat au logement refuse de signer, ce qui est très rare, il est réorienté ailleurs dans le parc HLM.

Coordination et médiation

Au pied des immeubles ont été implantés une halte-garderie, un relais assistantes maternelles, une ludothèque, un restaurant scolaire, ainsi qu’un domicile collectif pour quatorze résidents dépendants physiquement, un « domicile protégé » de six places et un accueil de jour pour des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ou de troubles apparentés (lire le reportage). Chacun des partenaires (mairie, Opac, Fedosad) gère ses propres services mais un point accueil a été créé pour faire fonctionner le tout dans l’harmonie. Enfin, une salle de quartier reçoit une partie des nombreuses animations intergénérationnelles (fêtes, spectacles, karaoké, conférences, retransmission de matchs, etc.) imaginées par les professionnels des différentes structures et par Yvette Bourlet, coordinatrice intergénération mise à disposition spécialement par la Ville.

L’animatrice expose ainsi sa fonction : « Créer une dynamique, stimuler tous les services, à l’échelle du quartier mais aussi de la ville entière pour que chacun, lorsqu’il organise une manifestation, pense à la dimension intergénérationnelle. » Au quotidien, dans son bureau du point accueil, elle a aussi un rôle d’écoute et de médiation. Les « papis et mamies » du coin viennent discuter, boire un café, demander de l’aide pour remplir des papiers administratifs. « Yvette, on peut tout lui demander », sourit Nicole, locataire depuis six ans.

Si les jeunes familles participent peu aux manifestations organisées, « avec les rythmes soutenus dus au travail, aux enfants, on ne peut pas attendre d’elles une présence assidue », remarque la coordinatrice, elles semblent relativement sensibles à l’entraide prônée par la charte. « Au début, nous avions installé au point accueil un tableau où les gens pouvaient inscrire leurs besoins et leurs offres en petits coups de main, garde d’enfants, courses…, mais ça n’a pas marché, reconnaît Pierre-Henri Daure. Les échanges se font plus spontanément. » Au fil de ses discussions avec les locataires, Yvette Bourlet constate que « l’intergénération se vit dans les étages. » « Heureusement qu’il y a Martin », lui glisse parfois une retraitée en parlant de son jeune voisin : il lui monte un meuble, change sa bouteille de gaz. En contrepartie, elle nourrit son chat lorsqu’il s’absente.

Un jour, une jeune fille de seize ans récemment arrivée du Ghana a osé frapper à la porte de sa voisine pour lui demander un soutien en français. La grand-mère a accepté et la jeune Ghanéenne a fait des progrès rapides. « Petit à petit, la mayonnaise prend, se réjouit la coordinatrice. Ce n’est jamais rien de spectaculaire mais c’est ainsi qu’on tisse les liens. Il faut beaucoup d’humilité, on travaille pour l’avenir. »

L’espace de 1,2 hectare consacré au quartier, en bordure de campagne, a été pensé pour favoriser l’échange et la convivialité. Afin que les habitants se croisent plus fréquemment, les portes des bâtiments donnent sur l’intérieur de la parcelle et des allées parsemées de bancs cheminent entre les immeubles. En outre, un système de téléphone interne gratuit équipe tous les logements, permettant aux résidents d’appeler leur voisin ou les services à disposition sans passer par un opérateur de télécommunication. Un bémol toutefois, pour un public qui éprouve parfois des difficultés à se déplacer : à part la boulangerie et le coiffeur, les commerces sont inexistants dans cette zone résidentielle, et il faut prendre le bus pour aller faire ses courses.

Souvenirs communs

La symbiose avec le reste de la ville est justement l’une des priorités du quartier Générations. Les animations ne sont pas réservées aux seuls résidents du quartier. Ce mercredi de printemps, six enfants entre huit et dix ans d’un centre de loisirs de Saint-Apollinaire ont rejoint le point accueil pour s’initier à la couture auprès de leurs aînées, la plupart locataires du quartier mais pour certaines venues de Dijon. À l’arrivée, deux groupes s’installent autour de la table : d’un côté les jeunes, de l’autre les vieux. Puis, progressivement, à la faveur d’un crayon échangé, d’un conseil à donner, les âges se mêlent et l’ambiance monte. Petites mains rondes et doigts fripés s’entrecroisent pour parvenir à introduire le fil dans l’aiguille. Les enfants habitués des lieux interpellent les vieilles dames par leur prénom. L’une d’elles évoque avec une fillette des souvenirs communs : « On en a fait des choses, ensemble ! »

Plusieurs fois par mois sont organisés des ateliers cuisine, bricolage, théâtre entre les anciens et les enfants d’une crèche voisine ou du centre de loisirs. Sans compter les visites impromptues des résidents des domiciles protégés à la halte-garderie, ou celles d’un groupe d’enfants qui vient montrer ses dessins à l’accueil de jour. Car si l’intergénération « ne se décrète pas », selon l’expression de Pierre-Henri Daure, elle a souvent besoin d’être encouragée. Les échanges intergénérationnels sont désormais inscrits dans le projet pédagogique des accueils petite enfance. Et une réunion mensuelle entre les professionnels de l’enfance et ceux des structures pour personnes âgées prépare les rencontres futures et revient sur les précédentes : « Il s’agit d’analyser le déroulement de l’activité, évoquer ce à quoi nous n’avions pas pensé, anticiper ce qui peut coincer, comme cet enfant soudain effrayé par la colère d’une personne atteinte d’Alzheimer, une des manifestations de la maladie, précise Yvette Bourlet. Nous travaillons beaucoup avec le centre de loisirs, parce que ces enfants sont les adolescents de demain. On peut encore changer leur regard sur les personnes âgées. Les activités communes permettent de s’apprivoiser, de se reconnaître hors génération ».

Parcours résidentiel

Une fois par mois, un petit groupe de l’accueil de jour se rend dans une crèche (lire l’expérience de la crèche Bout’chou à la maison de retraite) pour des jeux informels avec les petits. Marie-Jo, la maîtresse de maison, est persuadée du bien-être amené par ces rencontres : « Là-bas, certains sont transformés. Ils prennent les enfants sur leurs genoux, ils connaissent leur nom, leur âge, y compris ceux qui sont très perturbés psychologiquement. » Ouvert en 2006, l’accueil de jour s’est bien inséré dans le quartier. Des voisins retraités viennent parfois prendre le café le matin, ou discuter avec les participants lorsqu’ils sont assis dehors sur les bancs ou occupés à biner leur petit jardin.

Comme dans les deux petites unités de vie, « le souhait de la Fedosad est de faire en sorte que ces personnes âgées conservent une vie relationnelle jusqu’à la fin de leurs jours », insiste Yvette Bourlet. Quel que soit leur état physique et psychologique, elles sont associées au maximum aux diverses manifestations : élaboration d’une fresque sur l’un des murs de la salle de quartier, grand jeu de Pâques, barbecue en début d’été… Mais c’est l’intégration naturelle qui est avant tout recherchée, renforcée par le fait que les appartements protégés sont installés au rez-de-chaussée d’un des immeubles, sans stigmatisation matérielle. La présence de ces résidents très sédentaires peut rendre service. Une voisine leur confie son chien lors de ses fréquentes hospitalisations. Des retraités du quartier viennent déjeuner de temps en temps, parfois ils restent pour les activités de l’après-midi. « Nous avons vu des personnes passer du statut de locataire d’un appartement HLM à celui de résident d’une unité de vie, raconte Pierre-Henri Daure. Notre concept permet un parcours résidentiel pour les jeunes comme pour les vieux. »

Les jeunes couples ne sont pas amenés à rester longtemps dans ces logements de taille modeste. Lorsque la famille s’agrandit, elle s’en va. Quant aux retraités arrivés en bonne forme, ils vieillissent, la dépendance s’installe parfois. Certains partent en maison de retraite, d’autres sortent moins souvent de chez eux. Ce turnover de population nécessite un dynamisme constant de la part des animateurs pour maintenir la petite flamme de la solidarité et de la chaleur humaine. Mais pour Yvette Bourlet, tout cela n’est pas vain : « Certains jeunes locataires partent en nous disant qu’ils emportent avec eux un peu de la philosophie du lieu, l’envie d’entrer en contact avec leurs voisins. » Un état d’esprit qui, doucement, souffle sur la ville ?


[1Contact : Pierre-Henri Daure : 03 80 73 92 52


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