N° 888 | du 12 juin 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 juin 2008

« Les communes sont les acteurs les plus pertinents pour rapprocher les générations »

Propos recueillis par Caroline Lefebvre

Entretien avec Mohammed Malki, chargé d’enseignement en sociologie et économie à l’Institut régional de travail social de Paris. Mohammed Malki est le directeur d’Accordages, une association qu’il a fondée en 2000 pour promouvoir la démarche intergénérationnelle.

Constate-t-on un affaiblissement significatif des relations entre les tranches d’âge ?

Avec l’accroissement de l’espérance de vie, quatre voire cinq générations cohabitent dans notre société, avec le risque d’une plus grande séparation des âges qui vivraient côte à côte et non ensemble. La problématique n’est cependant pas la même suivant les niveaux de relations. Sur le plan de la famille, des historiens ont démontré que les liens entre les générations n’ont jamais été aussi forts, contrairement à ce qu’on pourrait croire. L’autonomisation financière des retraités, qui ne sont plus totalement à la charge de leurs descendants, a permis d’alléger les rapports. Ce qui est bien sûr contrebalancé par la décohabitation entre les générations et la mobilité géographique plus forte qu’auparavant.

Les seniors sont devenus la génération pivot, celle qui à la fois accompagne ses parents âgés dans la dépendance et joue un rôle important auprès de ses enfants et petits-enfants. Au niveau national, le pacte social, même s’il est mis à mal, reste fondé sur la solidarité entre les âges : ceux qui travaillent cotisent pour ceux qui ne travaillent plus ou pas encore. Enfin, c’est sur un registre intermédiaire, celui des espaces de proximité (immeubles, quartiers, équipements sociaux et culturels…), qu’un certain nombre d’acteurs s’efforcent aujourd’hui de favoriser le vivre ensemble.

Assiste-t-on à une prise de conscience sur la nécessité de renouer les liens ?

On observe une montée en puissance de cette préoccupation localement, notamment dans les communes qui me semblent être les acteurs les plus pertinents dans ce domaine, à la bonne échelle en tout cas. Pendant longtemps, la plupart des initiatives sont restées isolées et ponctuelles, mais depuis une dizaine d’années, des villes comme Angers, Besançon, Bordeaux ou Lyon inscrivent le lien intergénérationnel dans leur politique : elles ne se contentent pas de le laisser au bon vouloir des individus mais organisent une coordination de leurs services afin de l’encourager.

Ainsi, Angers a-t-elle initié une stratégie globale qui incite professionnels des services, associations et habitants à travailler ensemble dans ce sens. À Colombes, dans les Hauts-de-Seine, les actions ponctuelles ont été pérennisées et, aujourd’hui, la direction petite enfance et le service d’animation auprès des personnes âgées parlent d’une seule voix. Au-delà des activités communes, certains projets ne peuvent se concevoir que dans la durée, comme le parrainage de jeunes par des seniors dans le domaine professionnel.

Peut-on aller encore plus loin ?

L’idéal en effet serait d’agir sur les infrastructures matérielles dans lesquelles les populations sont intégrées, créer des îlots d’habitat partagé et de services. Saint-Apollinaire représente un cas d’école. C’est le plus difficile à mettre en place, mais c’est dans cette direction que nous souhaitons aller. Il existe aussi en Belgique une expérience intéressante, appelée « Habitat kangourou » : dans un quartier de Bruxelles occupé en majorité par des populations d’origine étrangère, une association de migrants marocains a cherché le moyen de garder sur place les derniers Belges de souche, en l’occurrence des vieilles dames, mémoire des lieux.

Deux maisons de ville ont ainsi été transformées en tandems intergénérationnels et interculturels : au rez-de-chaussée, un appartement pour une personne âgée, et à l’étage une famille immigrée qui paie un loyer un peu moins cher que le prix du marché et, en contrepartie, doit s’occuper des parties communes et veiller sur sa voisine grâce notamment à un interphone reliant les deux logements, qui permet à la personne âgée de se sentir en sécurité. L’expérience montre que des liens très forts se nouent.

Quels sont les obstacles au développement de cette démarche ?

Ils sont d’abord institutionnels : cette démarche intergénérationnelle transversale n’est pas toujours bien comprise par les décideurs et gestionnaires de services, les subventions pour les actions en direction des jeunes ou des personnes âgées n’étant pas les mêmes. On peut ainsi voir un centre de vie sociale, accueillant des jeunes et des familles, refuser de travailler avec des personnes âgées au prétexte que cela sortirait de son financement CAF.

Par ailleurs, la spécialisation et la standardisation de l’offre de services et d’activités par type de public (âge, problématique…) cloisonne le corps social. Il faut sensibiliser entre autres les architectes et les constructeurs à la polyvalence fonctionnelle des lieux, gage de mixité des âges. Enfin, reste l’obstacle majeur, celui des préjugés. On n’a pas envie d’aller dans une maison de retraite même si un beau spectacle y est donné, on préfère ne pas habiter un immeuble où vivent des personnes âgées dépendantes parce que les vieux, « ça sent la mort ».

Quel est le rôle de votre association ?

Créer un réseau et assurer une visibilité aux très nombreuses initiatives qui restent peu connues, car éparpillées, purement locales. Notre site Internet collecte et diffuse l’information sur l’intergénérationnel. Nous apportons également un soutien méthodologique aux porteurs de projets pour les aider à dépasser le côté purement convivial de leurs actions. Passer un bon moment, c’est important mais cela ne suffit pas si on veut que l’activité ait un impact sur les populations qui y participent. Nous les aidons à établir un diagnostic, définir des objectifs clairs et effectuer une évaluation. En novembre prochain, nous organiserons pour la première fois une Biennale de l’intergénération à Paris, un espace de rencontre pour tous les acteurs d’Ile-de-France.


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