N° 847 | du 5 juillet 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 juillet 2007

Six cent mille euros de chiffre d’affaires pour une exploitation agricole bio

Nathalie Bougeard

Veaux, vaches, cochons mais aussi brebis. Auxquels il faut ajouter six cent quarante hectares de cultures céréalières et fourragères pour nourrir les animaux

Tous les jours de 7 à 11 heures, les particuliers mais aussi les professionnels peuvent venir au centre de détention s’approvisionner en bois de chauffage. Seule contrainte, prendre rendez-vous par téléphone. « Sur toute l’île, nous sommes les seuls à faire de l’eucalyptus. D’une façon générale, nous ne voulons pas concurrencer ce qui se fait à côté et ce, tant en fabrication qu’en prix », souligne d’emblée Francis Viels, régisseur depuis dix ans de cette exploitation. La formule fonctionne puisqu’en quelques années - coût de l’énergie oblige -, la production est passée de trois mille à huit mille stères.

Soixante-quatorze détenus employés

D’où l’emploi de douze détenus à des postes de bûcherons. « La plupart souhaitent travailler et on ne peut pas refuser du travail à une personne qui en demande. À la dernière commission, je n’avais besoin de personne mais j’ai quand même embauché quatre gars », poursuit cet ingénieur agronome. Au total, soixante-quatorze détenus sont sous les ordres de Francis Viels et des cinq chefs de travaux. Et même s’ils sont modestement payés – de 9 à 25 euros par jour plus une prime de fin d’année -, l’exploitation est en déficit.

Mais l’essentiel n’est pas là. « La détention et l’exploitation sont étroitement liées. Fermer le domaine agricole entraînerait la disparition de cette prison », résume le régisseur qui a connu le site en y étant tout d’abord visiteur.
Comme dans n’importe quelle entreprise, existe une hiérarchie des postes. Sans surprise, les plus convoités sont ceux de chauffeur d’engin. « Les bûcherons sont payés à la tâche et travaillent en équipe ; leurs salaires sont un peu plus élevés qu’à d’autres postes. Mais c’est physiquement très dur », détaille Francis Viels.

Ceux qui désirent travailler avec les animaux sont beaucoup plus rares. Cela étant, le responsable ne veut pas imposer aux détenus de travailler avec les animaux. « Pour les bêtes, il faut être volontaire », précise-t-il. « Comme nous avons de moins en moins de détenus qui viennent de la campagne, il faut tout leur apprendre », note le régisseur. Certains pigent plus vite que d’autres. Exemple, le responsable actuel de la bergerie. « Au fil du temps, le chef de travaux lui a appris à faire les piqûres, repérer les mammites, couper les ongles, castrer les mâles, etc. Aujourd’hui, ce détenu est responsable d’un troupeau de mille deux cents brebis d’une très grande valeur et nous le lui confions les yeux fermés. Lorsqu’il sortira, il veut s’installer comme producteur de lait de brebis. Nous lui délivrerons une attestation précisant tout cela », se félicite le régisseur. Ce parcours est cependant assez rare. Le plus souvent, n’étant pas de la campagne, les détenus ne projettent absolument pas d’y rester une fois leur peine purgée.

« Tous les responsables d’élevage sont des passionnés même s’ils viennent rarement du milieu rural et n’ont pas forcément vocation à y retourner quand ils sortiront. Mais s’investir ici est pour eux le moyen d’exécuter leur peine dans les meilleures conditions », analyse Francis Viels. Les permanents, deux à la bergerie et deux à la porcherie, sont ceux qui habitent sur place. S’ils ont les meilleurs salaires, en contrepartie, ils doivent être disponibles quasiment 24 heures sur 24 puisque les animaux requièrent énormément d’attention. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si Francis Viels développe autant l’élevage. « À l’extérieur, de plus en plus d’agriculteurs se tournent vers des productions qui n’exigent pas une présence 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. À nous d’occuper ce créneau », explique-t-il.

Des affectations en fonction des faits reprochés

Mais les affectations dépendent également des crimes commis. « Il y a des détenus “interdits” de bergerie ou de “résidence”, indique Francis Viels. De fait, la bergerie est implantée de l’autre côté de la route nationale et les deux détenus responsables du troupeau y vivent en permanence. « Le soir, nous leur portons leur repas et nous ne faisons pas de ronde de nuit là-bas », explique un surveillant. Quant à la résidence, l’endroit où sont logés le personnel et leurs familles, la présence d’enfants exclut systématiquement certains criminels. « Dans le même esprit, certains membres des équipes “foin” n’ont pas le droit de traverser la route », complète-t-il.

Dans cette immense ferme, on trouve aussi une équipe de cinq mécaniciens, une oliveraie de 27 hectares et depuis 2001, 17 hectares d’Immortelle de Corse. Réputée pour ses qualités cosmétologiques, cette plante est travaillée sous forme d’huile essentielle. D’ailleurs, depuis 2003, dans le cadre d’une concession, un industriel a installé un atelier d’extraction où travaillent deux détenus. « L’an passé, l’un d’eux a été libéré. Ici, il avait été en contact avec l’industriel, les acheteurs, etc. Depuis, il est représentant en huiles essentielles », se réjouit Francis Viels.

Seule ombre au tableau du régisseur, l’évolution de la population carcérale. « Maintenant, nous avons 50 % des détenus qui viennent de la région pénitentiaire. Ils nous envoient de plus en plus de délinquants qui ne veulent pas travailler, qui une fois sortis d’ici, retourneront à leurs petits trafics », regrette-t-il. La veille de notre rencontre, Francis Viels a déclassé un de ces empêcheurs de tourner en rond. « Il n’arrive pas à l’heure, quitte son poste sans prévenir et s’engueule avec tout le monde. Les trois autres porchers m’ont dit “C’est lui ou c’est nous”. Certes, ils ne sont pas très nombreux mais ils peuvent casser l’esprit qui prévaut à Casabianda ».


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