N° 847 | du 5 juillet 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 juillet 2007

« Casabianda force à s’interroger sur les missions de la prison et les moyens d’y parvenir »

Propos recueillis par Nathalie Bougeard

Arrivé il y a quatre ans et demi dans cette prison hors normes, Thierry Guilbert, directeur du centre de détention a également travaillé en maison d’arrêt et en centrale

Quel est le profil des détenus affectés sur ce site ?

Il s’agit de personnes aptes à la vie collective, qui avant leur condamnation étaient insérées dans le monde du travail, respectueuses de l’autorité et qui n’ont pas l’intention de s’évader. Ce profil correspond à celui des délinquants sexuels que nous recevons en grande majorité. Le reste est constitué de trafiquants en tous genres (drogue, fausse monnaie, etc.) ou encore d’auteurs de crimes de sang. Nous accueillons seulement des détenus en cours de détention. Leur comportement dans d’autres prisons a laissé penser qu’ils s’adapteraient à ce régime spécifique.

Pas de grillage, pas de mirador, des détenus qui vont et viennent sur le site comme ils le souhaitent. Quels sont les avantages d’un tel système ?

Ici, les détenus sont mis en situation de liberté et ils n’en abusent pas. Dès leur arrivée, ils sont avertis : bénéficiant de conditions de détention exceptionnelles, nous attendons d’eux un comportement irréprochable. Il n’y a pas de quartier disciplinaire (il a été fermé car il ne correspondait plus aux normes exigées, ndlr). Au moindre manquement, c’est Borgo, la prison construite près de Bastia.

Une fois cela dit, à mon sens, le plus important est de reconnaître aux détenus un droit à l’initiative. Nous ne sommes pas dans une situation d’infantilisation comme dans une prison traditionnelle puisque le rythme de l’établissement est basé sur le travail. Concrètement, cela signifie qu’il faut se réveiller, se présenter à l’appel, se rendre à son travail où certains occupent d’ailleurs des fonctions à responsabilités. Casabianda ne crée pas d’illusions, on exige des détenus une stricte observation de la discipline et en même temps un investissement personnel afin de les préparer le mieux possible à la sortie. Personne ne conçoit en effet de faire quelque chose à la place d’un détenu. Chacun doit être autonome.

Les médias et donc le grand public ne retiennent souvent de Casabianda que la plage réservée aux détenus. Qu’en pensez-vous ?

Le pire est que cette remarque provient parfois de professionnels ou de partenaires. Ce qui serait choquant c’est qu’il n’y ait que la plage. Ici, c’est une préparation à la vie, avec comme à l’extérieur une journée de travail, puis un temps de détente.

La plupart des équipements (salle informatique, bibliothèque, salles de sports, cabines téléphoniques, etc.) sont en accès libre. Pourquoi ?

Nous sommes pragmatiques. Sur l’usage du téléphone, le détenu doit demander la permission au surveillant. À son arrivée nous vérifions la liste des gens qu’il souhaite appeler. Mais il est vrai qu’ensuite le détenu compose lui-même les numéros. Tout simplement parce qu’ici, les gens n’ont pas besoin d’une cabine téléphonique pour s’évader. Mais d’une certaine façon, s’évader de Casabianda n’intéresse personne.

Plus généralement, dans une prison classique, par prévention, on interdit tout à tout le monde – quels que soient les délits commis – et en imposant les règles les plus draconiennes. Ce système empêche tout simplement de séparer le bon grain de l’ivraie. Les principes mis en œuvre sont tout à fait proches de ceux qui régissent la vie dehors. Nous avons affaire à une population qui comme celle de l’extérieur – certes ici dans une mesure plus importante – a besoin du symbole de l’autorité et non pas d’une vie en permanence sous la contrainte.

Quelle est la place des victimes ?

En lien avec le juge d’application des peines et le procureur, nous exigeons qu’un effort particulier soit fait pour leur indemnisation. En plus du pourcentage prélevé d’autorité pour la partie civile, nous incitons fortement les détenus à verser un supplément. Bien sûr, certains – même s’ils savent que cela contrarie leur remise de peine – refusent de le faire. Reconnaître qu’ils sont coupables est au-dessus de leurs forces. Mais payer plus, c’est un respect dû à la victime, c’est faire un geste volontaire, c’est donc montrer une véritable compassion.

Qu’avez-vous appris en quatre ans ?

En exagérant un peu, je constate que dans un établissement classique, tout le personnel pense que les murs de six mètres de haut c’est bien mais que s’ils faisaient sept mètres, ce serait encore mieux. Travailler à Casabianda c’est constater qu’on peut assurer notre mission avec des moyens de sécurité différents puisqu’il n’y a même pas un grillage à poules sur le site. Cette « liberté » et le régime qui en découle nous obligent à remettre en cause les schémas classiques. Cela force à s’interroger sur les missions de la prison et surtout les moyens d’y parvenir.

Quoiqu’il en soit, vous avez ici une structure autonome où deux cents détenus purgent une longue peine et sont surveillés par trente-cinq personnes et trois conseillers d’insertion et de probation. Par rapport aux autres établissements, nous travaillons donc à moindre coût. De plus, le fonctionnement permet une politique de l’application des peines volontariste.

Depuis quelques années, la part des délinquants sexuels diminue à Casabianda. Plusieurs professionnels qui travaillent ici estiment que l’arrivée d’un nouveau type de population rend difficile leur mission. Que leur répondez-vous ?

Les délinquants sexuels ne suffisent plus à remplir Casabianda. Soit on attend sans rien faire, soit on essaie de voir si le centre de détention a les ressources nécessaires pour absorber un autre type de détenus. Certes, il est plus facile de gérer une population homogène. Mais c’est dans l’histoire de Casabianda d’essayer d’accueillir des populations pénales différentes.

Comment le centre de détention est-il perçu par la population locale ?

Les sentiments sont, me semble-t-il, très ambivalents. D’un côté c’est le plus gros employeur local, les gens viennent y chercher leur bois ou des animaux pour préparer leur charcuterie, nous sommes un important producteur de lait et si les mille huit cents hectares de terres sont dans cet état-là, c’est grâce au travail des détenus. De l’autre côté, nous savons que certains réprouvent l’existence d’un tel lieu.


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