N° 847 | du 5 juillet 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 juillet 2007

L’importance des activités au centre de détention de Casabianda

Nathalie Bougeard

Au même titre que le travail, les activités - sportives, socioculturelles ou de formation - sont valorisées. Pour les professionnels, il s’agit avant tout de préparer le détenu à sa sortie

« En termes d’organisation, Casabianda est un établissement déroutant et ce, tant pour les détenus que pour le personnel », estime Laure Abrani, directrice du service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) de Corse [1]. « Le régime de détention est basé sur la responsabilisation et l’autonomie. Concrètement, deux choses sont au premier plan : le travail et l’accès aux droits. Et comme les détenus travaillent jusqu’à 16 heures, les conseillères interviennent beaucoup en fin de journée et même le week-end », continue la jeune femme qui a d’abord été éducatrice puis chef d’établissement sur d’autres sites. Traductions pratiques de ce fonctionnement : l’atelier photo a lieu le week-end et si elle tombe en semaine, la traditionnelle fête de la musique est reportée au dimanche suivant.

« Ailleurs, le moniteur de sport est adoré car il permet au détenu de sortir de sa cellule. Ici, notre rôle est tout à fait différent », constate à quelques mois de la retraite celui de Casabianda. Nommé sur l’île en 1987, Joseph Conti apprécie les possibilités dont l’équipe dispose pour favoriser le contact des détenus avec l’extérieur. « Le samedi, souvent c’est foot. L’instituteur a mobilisé des copains qui viennent parfois jouer avec nous. Evidemment, ici, c’est plus facile de solliciter des gens de l’extérieur : ils n’ont pas les contraintes habituelle des autres prisons et en plus, on joue au foot dans un cadre magnifique ». En l’occurrence, il doit seulement prévenir le poste et donner l’identité des visiteurs.

Si le sport offre de plus grandes possibilités de sorties extérieures (voile, course à pied, randonnée, etc.), les activités socioculturelles commencent à ne pas être en reste. « L’an passé, nous avons organisé un concert à Solaro, vingt personnes sont sorties pour aller y chanter. Et l’année précédente, comme cette commune dédie le week-end du 15 août à la peinture, d’autres détenus avaient pu sortir », explique Jean-Baptiste Paoli, l’instit qui se trouve être également maire adjoint de ce village de mille habitants. « Ces premières permissions de sortie dans le cadre d’une activité culturelle sont une grande chance », renchérit Sandrine Mestre. En poste à Casabianda depuis deux ans et demi, la conseillère d’insertion se réjouit de tous ces apports extérieurs : « Par rapport à la maison d’arrêt où je faisais beaucoup plus d’éducation que d’insertion, j’ai l’impression d’exercer ici les missions que notre métier nous attribue ».

Depuis dix ans, l’instituteur est là en permanence. « On s’inscrit dans la durée. Récemment, un détenu est venu me voir : il veut apprendre à lire et à écrire afin de ne plus dépendre des autres. Je le prends deux fois par semaine », raconte-t-il. Au total, une soixantaine de détenus fréquentent l’école dont, selon le prof, « une quarantaine très sérieusement. Ils savent qu’à la commission des peines, la première case est celle de la formation. Ils viennent pour apprendre mais aussi pour discuter de tout », résume-t-il.

Après les travaux agricoles et jusqu’à 20 heures, deux classes accueillent chaque jour une vingtaine de détenus. « C’est de l’individuel. Cela va de l’analphabétisme à la remise à niveau pour la préparation au certificat de formation générale jusqu’aux études universitaires. Mais pour ces derniers, c’est le CNED », complète-t-il.

Le casse-tête des placements extérieurs

Extrêmement actif, l’instituteur prospecte pour leur trouver des places en chantiers extérieurs. « Aujourd’hui, ils sont une vingtaine à travailler dehors. Il y a dix ans, ils étaient deux fois plus mais certains employeurs ont vraiment abusé. On ne peut plus leur adresser un détenu », regrette-t-il. En 2006, 35 libertés conditionnelles ont été accordées.

Pour Laura Abrani, le placement extérieur est en effet le plus adapté. « C’est un dispositif lourd qu’on n’a pas su développer. Nous avons pris des contacts avec les collectivités locales et plusieurs se disent intéressées par des travaux de débroussaillage. L’idée est donc de monter un chantier d’insertion destiné à plusieurs détenus ».

Il est vrai que l’insertion en Corse est peut-être encore plus difficile que sur le continent. Les mesures de liberté conditionnelle ne sont pas faciles à mettre en place car seulement 7 % des détenus sont des insulaires. « Je travaille sur 60 départements. Sur mon bureau, j’ai d’un côté les pages jaunes et de l’autre, un annuaire spécialisé », décrit Sandrine Mestre. Bien sûr, elle se sent parfois isolée puisqu’elle ne rencontre que très rarement les partenaires. Pour autant, les choses ne sont pas statiques. Au contraire.

Ainsi, l’ANPE corse propose-t-elle à chaque détenu préparant sa sortie de disposer d’un profil sur le site Internet de l’agence pour l’emploi. « Cela permet au demandeur d’emploi de recevoir directement les réponses sur la messagerie du travailleur social référent. C’est aussi, pour certains, une façon de découvrir concrètement l’Internet », ajoute Laura Abrani. Dans le même esprit de responsabilisation, le Comité départemental d’accès aux droits tient une permanence régulière à Casabianda. « Lorsqu’ils en ont besoin, les détenus se déplacent, exactement, comme ils le feraient à l’extérieur », ajoute-t-elle.

Cette année, après une campagne d’information, quarante-trois nouvelles personnes ont rédigé leur déclaration de revenus. « Ce n’est pas anodin, il faut absolument accompagner la population détenue pour qu’elle trouve sa place aussi bien en termes de droits que de devoirs  ».


[1La Corse qui compte deux départements n’a qu’un seul service pénitentiaire d’insertion et de probation


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