N° 847 | du 5 juillet 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 5 juillet 2007

Paroles de détenus

Nathalie Bougeard

Contrairement à d’autres prisons que j’ai pu visiter, ici, l’administration n’a pas choisi les personnes avec lesquelles j’ai bavardé. J’ai simplement demandé à quelques détenus s’ils acceptaient de me donner leur point de vue sur cet établissement si particulier. Dans le même esprit, les entretiens se déroulaient sans la présence d’un tiers

« C’est la liberté. Ici, ça n’a rien à voir. Moi, j’ai l’impression d’être libre même si je n’oublie pas », explique Thierry qui habite à la bergerie depuis juillet 2006. Dans la bouche d’une personne qui purge sa sixième année de prison, ces mots-là me sidèrent. Je lui demande de répéter et il s’exécute aimablement. « Vous comprenez, précise-t-il, c’est la liberté car je dors à la maison attenante à la bergerie et non pas en cellule. Je mange quand je veux et je peux même traverser la route nationale avec mon tracteur quand je dois descendre à l’administration du domaine. Ils m’ont confié les clefs de la barrière ». De fait, la première fois que je me rends sur le site, la ferme est déserte : la traite est terminée, tout est en ordre et Thierry vaque à ses occupations (lire le reportage à la ferme).

Certes, ce dernier bénéficie d’un régime spécial : responsable avec un autre détenu d’un troupeau de 1200 brebis, il veille jour et nuit au bien-être des animaux. Et en période d’agnelage, le travail ne manque pas. « Oui, c’est dur comme métier, mais ça me plaît énormément. En plus, les beaux jours arrivant, on mange dehors avec le troupeau ». Et d’ajouter : « Je veux en faire mon métier et ça me prépare vraiment bien à la sortie. Cette prison, elle m’a rendu un peu plus humain, je sais que je ne suis pas un numéro. Même si dans les maisons d’arrêt il y a parfois des surveillants sympa, ce ne sera jamais pareil. Avant, j’ai entendu les verrous jour et nuit pendant 45 mois ». Seule ombre au tableau, ses enfants qui lui manquent : « Le continent c’est loin. Alors, j’économise pour partir en permission ».

Après quatre années à Fresnes, Jean-François est arrivé ici il y a cinq ans. Pour lui, ce n’était pas gagné car il n’a pas été condamné pour mœurs. « C’est la psychologue qui m’a parlé de Casabianda. Nous avons en effet beaucoup de liberté mais, en même temps, tout se fait avec une autorisation », nuance-t-il. Musicien dans l’âme, Jean-François a entraîné d’autres détenus à monter un groupe baptisé « Wherever ». « Ici, on ne vit pas en autarcie. J’aime bien apprendre aux autres des trucs en musique. C’est possible puisque les gens sont calmes et respectueux les uns envers les autres. C’est un excellent moyen d’insertion », apprécie-t-il. Depuis son arrivée en Corse, Jean-François n’a reçu aucune visite. « Quand vos proches sont sur le continent, un parloir coûte trop cher », constate-t-il. Alors, il travaille – d’abord à la buanderie, puis comme bûcheron et maintenant à l’extérieur de la prison – pour se payer les précieuses permissions. Trois en cinq ans et une autre sortie envisagée pour septembre prochain. Récemment, il a constitué une demande de liberté conditionnelle et attend avec anxiété. « C’est ma première peine. En neuf ans, on mûrit, j’ai changé. Casabianda m’a vraiment apporté quelque chose : un homme peut se remettre en selle », conclut-il.

« Ici, on nous responsabilise »

Condamné en 2005 à huit années de détention, Sébastien entend parler de Casabianda alors qu’il est à la maison d’arrêt d’Aix. « Cela me paraissait un rêve, un truc incroyable, notamment cette plage même si finalement, ce n’est pas du tout ça qui est important », souligne-t-il. Ah bon ! Mais alors, qu’est-ce qui est important ? « Ailleurs, l’incohérence de la détention est flagrante. Lorsqu’ils parlent entre eux de réinsertion, les détenus rigolent doucement, ils n’y croient pas vraiment. Ici, c’est possible. Cette façon de responsabiliser les gens a un sens », précise-t-il. Soit, mais qu’est-ce qui responsabilise ? « D’entrée de jeu, c’est beaucoup plus facile avec les surveillants, on se dit bonjour, on se serre la main. Et puis, ici, les surveillants, lorsqu’ils vous parlent, ils font des phrases. Ils ne crient plus “Durand, infirmerie” mais ils s’adressent à vous comme à un être humain ».

Doté d’une imagination fertile, Sébastien a proposé d’écrire une pièce de théâtre et de la mettre en scène. « Dans quelle autre prison aurais-je pu faire cela ? Avoir facilement accès à un ordinateur ? Écrire sans censure ? Je pense qu’il n’y a qu’ici », reconnaît-il. À ses yeux, les résultats sont à la hauteur : « Les comédiens qui interprètent la pièce n’avaient jamais touché au théâtre. Et pourtant, les membres de la troupe ont fait preuve d’une assiduité exceptionnelle pour les répétitions et c’est pareil pour les mecs de la chorale ou du groupe de musique. Dans les autres établissements, on ne voit pas ça. À mon avis, ça fonctionne parce qu’ici on nous responsabilise. On est vraiment aidé. Lorsqu’on propose un projet, l’équipe de direction et d’encadrement n’est pas contre, elle est toujours prête à écouter nos idées ». Permissionnable depuis près d’un an, Sébastien n’a pas profité de ces précieuses journées. « Pour l’instant, ma vie c’est ici », coupe-t-il.


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