N° 870 | du 31 janvier 2008 | Numéro épuisé

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Le 31 janvier 2008

Relation éducative : nourrir l’enfant, le faire vivre

Propos recueillis par Philippe Gaberan

Entretien avec Jean-Pierre Clocher. D’abord moniteur-éducateur, il a essentiellement travaillé auprès de jeunes en difficulté sociale ou délinquants. Il a participé à l’une des rares expériences éducatives réussies construites à partir de la pensée systémique prenant en compte l’environnement global des jeunes accueillis. Aujourd’hui, après des études de troisième cycle en sciences de l’éducation, il est coordinateur pédagogique moniteur-éducateur à l’Institut Saint-Laurent, un centre de formations en travail social situé à Ecully, près de Lyon.

Quelle approche de Fernand Deligny avez-vous aujourd’hui avec les élèves éducateurs ?

J’approche l’œuvre de Deligny par fragments, par petits bouts de lectures, par bribes, puisés dans Les vagabonds, dans Graine de crapule, dans Adrien Lomme, dans la correspondance, dans les écrits autobiographiques. J’essaie de construire un tout qui se veut rendre compte d’une atmosphère, d’une ambiance, d’un esprit éducatif original. Je ne parle que très peu de l’autisme.

En fait, j’aime beaucoup leur lire et leur donner à lire Deligny et construire des liens avec leurs préoccupations de moniteurs éducateurs en formation ; l’affectivité, le quotidien, ce qu’ils nomment « la bonne distance », le rapport au savoir et surtout le rapport à l’autre et à l’éduqué. Le plus rigolo, c’est que ce travail les intéresse. En tout cas je ne saurais penser une formation d’éducateur sans un détour chez les précurseurs, sans ancrage dans l’histoire éducative, sans la réflexion sans cesse renouvelée qui se trame autour de la question de la part respective de chacun, de l’enfant et de l’adulte, dans le lien qui se tisse là au quotidien. L’un et l’autre ne sont rien l’un sans l’autre.

Et pourtant, leçon incontournable délivrée par Philippe Meirieu tout au long de sa réflexion sur la praxis pédagogique, cette relation est fondamentalement dissymétrique. L’adulte a sur l’enfant une longueur d’avance dans la vie et c’est au nom de cette longueur d’avance qu’il peut être l’éducateur, celui qui conduit. À travers Deligny, et le courant qu’il aspire et qu’il inspire à son tour, l’adulte éducateur passe d’une position surplombante à celle d’un côte à côte. Il n’est plus question d’une relation de toute-puissance, sur le modèle d’un rapport entre dominant et dominé, mais d’un cheminement fondé sur le partage. En clair, d’un compagnonnage au sens étymologique de celui qui partage le pain avec. Le pain ayant ici la notion de nourriture autant corporelle que spirituelle.

Immanquablement les éducateurs évoquent le risque de se « faire bouffer » dans la relation à l’autre. Entre affectivité et complexe de dévoration, l’œuvre de Deligny peut-elle aider à positionner le curseur ?

Je suis d’une génération de l’immédiat après-guerre qui a grandi avec les slogans sur la « vitamine mimi » qui aide à lutter contre le rachitisme et permet aux enfants de grandir. La relation éducative est ce qui nourrit l’enfant et le conduit à être en vie. D’où la nécessité une fois encore d’accepter de prendre un peu de distance avec la vulgate éducative pour laquelle le grandir n’existe que par et dans la séparation. Je suis frappé de voir et d’entendre combien les attitudes et les discours professionnels des éducateurs sont imprégnés par le souci de la séparation et du deuil. Il y a comme une sorte d’omniprésence de la nécessité à devoir faire sans cesse le deuil de quelqu’un ou de quelque chose. Il y a sans doute du vrai dans ce discours mais il est certainement insuffisant. La relation, et qui plus est la relation éducative, est la vitamine du grandir.

Dès lors, l’œuvre de Deligny appelle à travailler non pas sur ce qui coupe ou sépare mais plutôt sur ce qui fait lien et à ce titre elle invite l’éducateur à renouer avec l’urgence à rechercher l’alliance. L’alliance avec l’autre, sujet de la relation et aussi alliance avec ceux qui composent son environnement proche. Et à cet égard je ne parlerai pas d’approche systémique même si paradoxalement j’ai été formé à la thérapie systémique.

Oui… et pourquoi ce paradoxe ?

Parce que je crois que l’éducation est un objet trop précieux pour être contemplé et façonné par un seul outil fut-il psychanalytique ou systémique ou autre…

Eprouveriez-vous à l’égard de la psy la même suspicion que Fernand Deligny qui écrit à la fin de sa vie « Essi la psychologie était un mot encore plus vain que beaucoup d’autres ? » (Essi et copeaux, p. 116)

Oui, sans doute… Bien que ce ne soit pas la psychologie qui soit suspecte mais bel et bien l’usage qui en est trop souvent fait ou plus précisément encore l’usage qu’en font les éducateurs et beaucoup de psy dans les institutions. Ils ont vis-à-vis de cette discipline des sciences humaines la même distance révérencieuse que les anciens à l’égard de la magie. Certaines formules sont pensées comme étant capables de tout résoudre et beaucoup d’éducateurs rêvent de s’en servir autant qu’ils craignent, le faisant, de s’en mordre les doigts. À cet égard je suis frappé de les entendre dire « c’est pas notre boulot », ce n’est pas notre boulot que de parler avec un enfant du comment il se vit comme enfant, c’est-à-dire du comment il se vit dans sa relation à son papa et à sa maman.

Trop d’éducateur répètent et pensent finalement que « ça c’est du boulot du psy ! » Or qu’est-ce que le travail de l’éducateur au quotidien sinon de parler et d’agir, bref de retrouver prise sur ce qui fait très souvent nœud dans l’existence. Et pour parler et agir le « papa » et la « maman » dans la vie de l’enfant, l’éducateur ne peut pas faire autrement que de rechercher l’alliance et de tisser le réseau avec le père et la mère. C’est trop difficile d’éduquer un enfant pour imaginer qu’un éducateur puisse le faire seul ! Il faut créer du réseau.

Il s’agit là d’un mot à la mode, couramment utilisé. Cela ne devrait donc pas poser de problème ?

Sans doute… Sauf que dans la plupart des cas, le réseau tel qu’il est compris et mis en œuvre s’avère décevant, ça ne marche pas ! Ça ne marche pas parce que trop souvent la logique de fonctionnement du réseau est « l’intérêt ». Intérêt de l’enfant dans l’argumentation avancée et contractualisée mais qui en réalité est d’abord l’intérêt de l’institution ou celui de la famille. Rarement, trop rarement celui de l’enfant. Ainsi, si ça va si mal que ça dans beaucoup d’institutions, c’est sans aucun doute parce que trop de professionnels font comme si l’enfant avait choisi son institution. Comme s’il était libre et maître de son devenir.

De ce point de vue là, et à bien des égards, la révolution pédagogique reste à venir : l’enfant à l’école devrait avoir la possibilité de choisir son « maître » tout comme l’enfant dans l’institution devrait avoir celle de choisir son éducateur référent, tout comme l’élève éducateur devrait avoir lui-même la possibilité de choisir son tuteur de stage. Mais dans cette utopie créatrice autant que libertaire, l’enfant et son éducateur ou l’élève et son maître auraient systématiquement tort et ce quel que soit la qualité du lien établi et de la réussite des projets visés. Ils auraient systématiquement tort aux yeux de l’institution pour laquelle les objectifs sont d’abord la pérennité de son propre fonctionnement et la stabilité de l’ordre établi. L’intérêt de l’enfant venant en sus.

Et l’autre raison qui fait que bien souvent le « réseau » ça ne marche pas vient de l’idée couramment adoptée aujourd’hui qu’un réseau c’est avant tout de la ressource. Or un réseau c’est d’abord des personnes, ensuite un réseau c’est essentiellement de la circulation, du flux, du mouvement. Ce ne sont pas seulement des lieux ressources qu’il faut imaginer et mettre en place, y compris dans l’intérêt et le bien supposé de l’enfant, mais les conditions de passage d’un point à un autre et surtout les modalités par lequel l’enfant, qui est en l’occurrence le principal intéressé, est associé à ces mouvements. Cette dernière remarque constitue une condition incontournable et un travail indispensable si l’éducateur veut avoir une chance d’aider l’enfant à comprendre « comment il en est arrivé là ? »

« J’aimais l’asile, dit Deligny… Je l’aimais comme il est fort probable que beaucoup de gens aiment quelqu’un, décident de faire leur vie avec… » (Œuvres, p.44). Comment l’éducateur peut-il aimer l’institution aujourd’hui ?

En œuvrant de sorte à ce que son action ne soit pas seulement pensée et conduite dans le souci du respect de l’ordre et du pouvoir établi. Pour illustrer cela, il me vient à l’esprit l’exemple d’une association et son réseau dans laquelle bien évidemment il existe un règlement intérieur mais dans laquelle, et de façon tout aussi évidente, le travail n’est pas centré sur ce qui fait l’institution mais sur ce qui traverse la vie des personnes accueillies. Ce qui compte c’est ce qui fait trajectoire et projet. Et les « jeunes éducateurs », ceux qui entrent dans le métier ont envie de ça… Ils ont envie de cette perspective qui renoue avec l’enfant.

Le plus difficile pour nous formateurs, là où s’arrêtent notre autorité et notre compétence, c’est de faire réentendre cette envie de mouvement et de « faire avec » même si parfois cette envie là, celle du « faire avec » a disparu au profit du « faire » tout simplement voire, pire encore, du faire à la place de. D’où, et pour revenir à notre point de départ, l’importance d’être dans la « parole » et non dans le « discours », d’être dans la lecture des textes et non dans la leçon d’histoire. Fut-elle une belle histoire !


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