N° 870 | du 31 janvier 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 31 janvier 2008

Les autistes étaient comme un peuple sans terre

Philippe Gaberan

Thèmes : Lieu de vie, Autisme

À l’époque où la structure créée par Deligny ne recevait aucun subside des pouvoirs publics, ses habitants vivaient de quelques dons, du pain ou des fromages de chèvre vendus au marché et des chariots que Jacques Lin fabriquait à temps perdu.

Dans une grande pièce à vivre attenante à la cuisine, sont suspendues aux murs les peintures des résidants composées par Gisèle Ruiz. Comme tout artiste, elle est d’abord inquiète plutôt que flattée par le possible regard que le visiteur pourrait porter sur son œuvre. Elle craint même que le fait que les tableaux soient accrochés laisse croire à une exposition d’œuvres achevées alors qu’elle regrette à haute voix toutes les imperfections que les peintures recèlent encore. Ici, à Monoblet, ce sont donc des œuvres peintes à la main qui signent et donnent à voir aux passants et aux habitants de la maisonnée le portrait de ceux qui la hantent à travers leurs silences et leurs déplacements furtifs.

De façon différente, dans beaucoup d’autres établissements accueillant des personnes autistes, établissement sans aucun doute plus « modernes », c’est très souvent la photographie qui est utilisée pour refléter et restituer la présence de ceux qui occupent l’espace et les lieux autrement que par un langage articulé et véhiculeur de sens. De fait, le long des couloirs ou sur la porte des chambres, des galeries de portraits, souvent réduits au visage, ornent les murs ; photos au demeurant aussi lisses et muettes que leurs modèles.

Les mains sont partout

À Monoblet, les représentations ainsi exposées sont elles aussi silencieuses ; en revanche, les personnages sont debout et peints sur pied, et à défaut de paroles, les corps en disent long. Les corps et les mains surtout : « les mains sont partout – « main d’humain » -, dans le geste de l’adulte, dans l’agir pour rien de l’enfant autiste, doigts entrelacés, dans l’assiette dans la bouche… » (Alvarez Toledo, Pédagogie poétique de Fernand Deligny). En s’approchant des peintures, il est aisé de distinguer l’attention portée aux mains par Gisèle Ruiz ; elle sont, une fois encore, peuplées de doigts longs et effilés. Doigts tordus, doigts secoués ou bien serrés par la force des stéréotypies. La véritable question est de savoir si les habitants de la maisonnée se voient et se reconnaissent dans leur portrait ? Mais chut, il s’agit là d’un secret que les mots ne trahiront pas.

Dans la même pièce mais sur le haut d’une armoire, restent, comme venus du passé mais oubliés ou restés en rade d’un long voyage désormais terminé, quelques chariots fabriqués par Jacques Lin. Quelques-uns de ces fameux chariots dont il est question à maintes reprises dans La vie de radeau (lire la critique) : « Quand ces fortes toiles devenaient trop usées pour nous abriter, découpées, elles devenaient les bâches des petits chariots d’émigrants que j’ai fabriqués pendant longtemps… » (pp.108-109).

Mais à la seule lecture de l’ouvrage et à défaut de les voir, il demeure en réalité difficile pour le lecteur de se faire une représentation des objets ainsi sculptés. Il y a bien le qualificatif « d’émigrants » accolé au mot de « chariot » qui devait l’alerter et, pour ainsi dire, lui mettre la puce à l’oreille ; mais, emporté par le contexte même de l’ouvrage, celui-ci est plus enclin à croire qu’il s’agit de chariots de paysan… des outils agricoles ou des machines en quelque sorte, territorialisées aux Cévennes et à son état de développement de l’époque.

Au lieu de cela, il y a dans ces chariots, qui ont d’ailleurs longtemps représentés la seule ressource du lieu de vie à l’instar des fromages de chèvres et des pains vendus sur les étals de marché, une déterritorialisation lourde de sens. Les chariots parlent d’un ailleurs bien réel et de son imaginaire : le Far West. À la question : « Pourquoi avoir fabriqué des chariots de la conquête de l’Ouest ? », Jacques Lin précise d’emblée que dans son désir et projet initial, il aurait voulu y mettre des personnages, des Indiens et des cow-boys, mais que cela rendait l’objet difficilement vendable.

À l’écouter, impossible de ne pas faire le lien avec un texte de Gilles Deleuze et Félix Guattari publié dans le journal Libération, les 8-9 mai 1982, intitulé Mes indiens de Palestine. Les auteurs y défendent la cause des peuples sans terre. Et à l’époque de la création de Monoblet, les autistes sont eux aussi un peuple sans terre… Et sans doute d’ailleurs le sont-ils encore aujourd’hui, et ce en dépit de tous les efforts annoncés par les gouvernements successifs pour tenter de leur donner des lieux d’asile.

En 1982 comme en 2008, dans les pages de Libé comme dans la grande pièce de La Magnanerie, le spectre de Deligny hante l’écrit de Deleuze-Guattari comme les paroles de Jacques Lin. Il tire le visiteur par les pieds et l’amène, maintenant et en terre Cévenole, à faire le lien entre tous les sans terre de la Terre. Car ici, et à défaut de langage, tout fait sens. Tel le vivant qui s’ensemence, tout ici « s’encense » et prend racine ; y compris l’insensé, y compris l’impensé. Dans l’article de Libération, il est écrit que « l’histoire de l’établissement d’Israël est une reprise du processus qui a donné naissance aux Etats-Unis d’Amérique » ; celui d’une conquête qui consiste à occuper de force le territoire d’autrui, et de l’en chasser en le détruisant.

Alors la fabrication de ces chariots n’est-elle pas un geste exorciste ? Les mains de Jacques Lin n’auraient-elles pas en quelque sorte fini par sculpter dans le bois et dans l’assemblage des matériaux une idée que dans son for intérieur il réprouve : un peuple ne doit pas venir en chasser un autre et doit pouvoir occuper l’espace qui lui préexistait de façon respectueuse. Car ce sont bien de drôles d’Indiens qui sont venus installer leur camp dans les Cévennes autour de feu de bois sur lequel se cuisaient à même la flamme des mets aussi simples que frugaux : « Même le propriétaire préfère m’appeler d’une courbe du chemin qui domine le camp, lorsqu’il a besoin de moi. Il n’ose pas s’approcher plus près du territoire de cette étrange tribu… » (La vie de radeau, p.52).

Tout le campement s’organise autour de gestes qui contribuent à la vie de celui-ci et de ses habitants. Car au bout du compte c’est bien ce que vont montrer les lignes d’erre repérées et projetées par Deligny sur le papier : les pas de ces drôles de gamin-là, en apparente errance dans une vie sans temps, suivent les allées et venues de ceux qui occupent la position d’adulte et qui entraînent dans leur sillage des histoires sans parole. Il fallait une sacré ruse de Sioux pour suivre à la trace ces êtres mutiques et faire dire à leur pas ce que les mots étaient incapables de dire : la vie n’a de sens que dans la vie elle-même, dans la succession des actes qui de l’aube au crépuscule emplissent une journée (lire l’interview de Jean-Pierre Clocher).


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