N° 696 | du 12 février 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 février 2004

Que peut apporter l’ethnopsychiatrie au travail social ?

Propos recueillis par Katia Rouff

Thème : Psychiatrie

Marie Rose Moro, professeur de psychiatrie, dirige le service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent de l’hôpital Avicenne à Bobigny (93). Elle y anime des consultations transculturelles. Les séances durent en général deux heures et regroupent des thérapeutes et la famille élargie à tous ceux dont le patient désire la présence.

À qui s’adressent les consultations transculturelles ?

Elles peuvent être proposées à toutes les familles migrantes et leurs enfants de la seconde, voire troisième génération, lorsque la question culturelle se pose, c’est-à-dire quand la famille, les enfants ou les professionnels qui s’en occupent déjà pensent que la culture peut aider à comprendre une situation complexe, difficile ou douloureuse. C’est une consultation de seconde intention : la technique classique, quelle qu’elle soit, a déjà été utilisée sans succès ou sans véritable adhésion de la famille.

Alors, on fait autrement en tenant compte de ses ressources culturelles [1]. Il n’y a pas de pathologie spécifique des migrants et de leurs enfants. On nous consulte donc pour des souffrances individuelles ou familiales multiples et variées : autour de la naissance d’un enfant, pour la tristesse de la mère ou les difficultés des bébés à dormir, à manger, plus tard à se séparer de leur mère… pour des difficultés de langage d’enfants en âge scolaire ou des difficultés à apprendre, des troubles du comportement ou de la violence agie ou subie pour les adolescents, des pertes de l’élan vital chez les pères, les difficultés à transmettre des parents… L’exil dénude et rend vulnérable : on est plus sensible aux traumas et aux deuils lorsqu’on n’est pas dans son monde familial, social et culturel.

L’animation de ces consultations est assurée par les thérapeutes expérimentés et formés à la clinique [2] . Qui y participe ?

Le thérapeute principal qui anime la consultation, des cothérapeutes rodés à cette technique et des stagiaires qui se forment. Les thérapeutes expérimentés sont en général de formation psychanalytique. Participe également la famille élargie à tous ceux que le patient désire (ce sont les parents qui décident qui vient). Je souhaite qu’au moins un des professionnels qui nous a adressé la famille assiste à la première consultation. Il est important qu’il y ait une continuité pour les familles entre ce qui a déjà été fait et ce qui sera proposé.

Pourquoi favorisez-vous le groupe ?

Le groupe de thérapeutes est nécessaire pour permettre le récit dans certaines situations, soutenir, contenir, aider à ce que l’échange se déroule d’une manière culturellement conforme. Dans notre culture, la relation duelle favorise le récit, dans d’autres, le groupe est garant de l’intimité et de la protection. La consultation est ouverte à la famille élargie. Ce sont les parents qui voient de qui ils ont besoin, sur qui ils peuvent s’appuyer… Pour soigner les bébés, par exemple, les mères viennent souvent avec des commères, les femmes qui assurent cette fonction de mère avec elle.

Les professionnels qui participent sont ceux qui ont adressé la famille, ont un lien avec elle et son accord. Il faut noter que les professionnels qui arrivent à cette consultation ont plus de mal que les familles à s’installer dans les logiques de la consultation car ils n’en partagent pas les implicites culturels. Ce qui est familier aux parents devient étrange ou étranger pour les équipes du fait du décalage culturel (présence d’un groupe, circulation de la parole dans le groupe, présence d’un traducteur, temporalité de la consultation…). Il importe de se former à ces modalités de faire et de se décentrer par rapport à ses propres repères, ce qui ne s’improvise pas.

Pourquoi faites-vous appel à un traducteur même si les familles parlent français ?

Elles ont toujours la possibilité de parler dans plusieurs langues : le français, leur langue maternelle et parfois une troisième, la langue véhiculaire dans leur pays d’origine. Pour parler des choses complexes, des choses du pays, de l’enfance, des conflits… il est parfois nécessaire de pouvoir le faire avec nuance, complexité, en utilisant des images, des connotations… Il faut pouvoir utiliser la langue qui s’y prête le mieux à ce moment-là et on ne le sait pas à l’avance. La possibilité de parler sa langue, ses langues - possibilité et non obligation - est un paramètre fort du dispositif transculturel. Le traducteur formé à travailler avec nous traduit mot à mot et redonne le codage culturel si nécessaire. Par exemple, si une maman dit « on n’est pas seul au monde », il traduira littéralement et il dira « la maman fait allusion au fait qu’il y a aussi un monde invisible » et qu’il faut donc aussi chercher du côté de ce qui ne se voit pas.

Combien de temps dure une consultation ?

En général plus de deux heures car nous prenons le temps de nous présenter, de comprendre le sens que donne le patient à ce qui lui arrive et de traduire si nécessaire. A priori nous fonctionnons avec le principe des consultations thérapeutiques, c’est-à-dire de suivis avec des objectifs précis et donc limités dans le temps (on arrête quand les objectifs qu’on s’est fixés ensemble sont atteints). Si des prises en charge plus longues sont nécessaires, on propose en général des séances individuelles. En moyenne, pour le groupe, cinq à six consultations séparées d’un mois et demi à deux mois suffisent.

Qui oriente les familles ?

Tous les professionnels qui rencontrent une difficulté avec une famille migrante et pensent qu’une approche en psychiatrie transculturelle peut être bénéfique. Nous en discutons avec eux au préalable avant de voir la famille.

Vous écrivez « l’enfant naît avec un berceau culturel ». Est-ce plus compliqué pour un enfant étranger ?

Tous les enfants naissent avec un berceau culturel mais en situation migratoire les contenants culturels sont complexifiés et les parents doutent parfois de leur capacité à transmettre sans le groupe autour. Dans la situation migratoire, le berceau des enfants est métissé et multiple, ce qui est une richesse. En revanche, si les parents perdent confiance dans leurs propres ressources culturelles, alors, il y aura des trous dans ce berceau.

Est-il important que les enfants connaissent les raisons de l’exil de leurs parents ?

Pas forcément les raisons précises de l’exil mais le parcours des parents. La forme dépend de l’âge de l’enfant bien sûr et des questions qu’il pose. Le plus important est qu’il sache d’où viennent ses parents, qu’il connaisse ce monde et ses langues et puisse en être fier. Ce qui est premier c’est sans doute la transmission de la langue. Le bilinguisme est une richesse sans prix pour l’enfant. Non seulement c’est aisé pour lui mais cela lui permet de mieux parler la langue seconde - le français - et d’avoir accès au monde de ses parents. Pourtant en France moins de 10 % des enfants de migrants sont bilingues.

Comment favorisez-vous cette transmission ?

D’une manière générale en permettant aux parents d’être dans leur fonction, à leur façon, sans leur dire comment ils doivent être mère ou père et en favorisant la transmission des histoires, des manières de faire, de comprendre… en permettant aux parents de dire les choses à leur façon et dans leur langue s’ils le souhaitent.

La migration vulnérabilise les enfants, quels en sont les moments critiques ?

La mise en place des interactions précoces mère-bébé (0-1 an), l’entrée dans les grands apprentissages, c’est-à-dire l’inscription dans le monde français par l’écriture et la lecture et l’adolescence où se rejoue par l’inscription professionnelle et sexuelle la question de l’appartenance ou plus exactement des appartenances. Les enfants de migrants sont des virtuoses du lien et du passage. Ce sont des enfants métis. Si on les aide à faire ce passage sans dévaloriser le monde des parents, on favorise leur créativité. Ils sont profondément modernes dans la mesure où ils doivent s’approprier plusieurs mondes, ce qui sera une des caractéristiques des sociétés modernes, mouvantes et plurielles.


[1Pour mieux comprendre et soigner les familles, les consultations transculturelles utilisent deux outils : l’anthropologie, pour décoder les aspects culturels, et la psychanalyse pour les choses du dedans. Elles créent les conditions pour qu’un véritable échange puisse se faire avec la famille et cherchent à savoir quel sens elle donne à ce qui lui arrive

[2transculturelle L’université de Paris 13-Bobigny délivre un diplôme de psychiatrie transculturelle. Contact : 01 48 38 77 34 - moro@smbh-univ-paris13.fr


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